mercredi 9 février 2011

Lévi-Strauss : nature et culture



QU’EST-CE QUE LA CULTURE ?            

Dans un entretien avec Georges Charbonnier, Claude Lévi-Strauss, l'un des plus grands spécialistes de l'étude des civilisations, explique la différence entre l'animal et l'homme par le passage de la nature à la culture. 
Georges  charbonnier - [...]  Quelle  distinction  y  a- t- il  lieu  d'établir  entre  nature  et  culture
Claude Lévi- strauss - [...] La nature, c'est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c'est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe. [...] la culture ou la civilisation, c'est l'ensemble des coutumes, des croyances, des institutions telles que l'art, le droit, la religion, les techniques de la vie matérielle, en un mot, toutes les habitudes ou aptitudes apprises par l'homme en tant que membre d'une société. Il y a donc là deux grands ordres de faits. L'un grâce auquel nous tenons à l'animalité par tout ce que nous sommes, du fait même de notre naissance et des caractéristiques que nous ont léguées nos parents et nos ancêtres, lesquelles relèvent de la biologie, de la psychologie quelquefois ; et d'autre part, tout cet univers artificiel qui est celui dans lequel nous vivons en tant que membres d'une société. [...] 
- G. C. -  quel  est  le  signe  que  l'on  admet  comme  représentatif  de  la  culture ? Le  signe  le  plus  humble ? - C. L.-S - Pendant très longtemps, on a pensé, et beaucoup d'ethnologues pensent peut-être encore que c'est la présence d'objets manufacturés. On a défini l'homme comme  homo  faber fabricateur d'outils, en voyant dans ce caractère la marque même de la culture. J'avoue que je ne suis pas d'accord et que l'un de mes buts essentiels a toujours été de placer la ligne de démarcation entre culture et nature, non dans l'outillage, mais dans le langage articulé. C'est là vraiment que le saut se fait ; supposez que nous rencontrions, sur une planète inconnue, des êtres vivants qui fabriquent des outils, nous ne serions pas sûrs pour autant qu'ils relèvent de l'ordre de l'humanité. En vérité, nous en rencontrons sur notre globe, puisque certains animaux sont capables, jusqu'à un certain point, de fabriquer des outils ou des ébauches d'outils. Pourtant, nous ne croyons pas qu'ils aient accompli le passage de la nature à la culture. Mais imaginez que nous tombions sur des êtres vivants qui possèdent un langage, aussi différent du nôtre qu'on voudra, mais qui serait traduisible dans notre langage, donc des êtres avec lesquels nous pourrions communiquer... 
- G. C. -  Un  langage  par  signes  ou  par  mots...  n'importe  quel  langage... 
- C. L.-S. - N'importe quel langage que vous puissiez concevoir, car le propre d'un langage, c'est d'être traduisible, sinon ce ne serait pas un langage parce que ce ne serait pas un système de signes, nécessairement équivalent ) un autre système de signes au moyen d'une transformation. Les fourmis peuvent construire des palais souterrains extraordinairement compliqués, se livrer à des cultures aussi savantes que celles des champignons, qui, dans un certain stade seulement de leur développement que la nature ne réalise pas spontanément, sont propres à leur servir de nourriture, elles n'en appartiennent pas moins à l'animalité. Mais si nous étions capables d'échanger des messages avec les fourmis et de discuter avec elles, la situation serait tout autre, nous serions dans l'ordre de la culture et non plus dans celui de la nature. 
- G.C. -  Tout  problème  est  donc  de  langage
- C. L.-S. - Je pense que tout problème est de langage, nous le disions pour l'art. Le langage m'apparaît comme le fait culturel par excellence, et cela à plusieurs titres ; d'abord parce que le langage est une partie de la culture, l'une de ces aptitudes ou habitudes que nous recevons de la tradition externe ; en second lieu, parce que le langage est l'instrument essentiel, le moyen privilégié par lequel nous nous assimilons la culture de notre groupe... un enfant apprend sa culture parce qu'on lui parle : on le réprimande, on l'exhorte, et tout cela se fait avec des mots ; enfin et surtout, parce que le langage est la plus parfaite de toutes les manifestations d'ordre culturel qui forment, à un titre ou à l'autre, des systèmes, et si nous voulons comprendre ce que c'est que l'art, la religion, le droit, peut-être même la cuisine ou les règles de la politesse, il faut les concevoir comme des codes formés par l'articulation de signes, sur le modèle de la communication linguistique. 

Georges  Charbonnier Entretiens  avec  Claude Lévi- Strauss, Presses Pocket, 1969, pp. 180-188. 


QUESTIONS DE RÉFLEXION :

1. Expliquez et commentez la distinction qu’il y a lieu d’établir selon Lévi-Strauss entre “nature” et “culture”.
2. Quel est selon l’auteur le signe le plus représentatif de la culture ? (expliquez) ; pourquoi refuse-t-il comme d’autres ethnologues de placer la ligne de démarcation entre nature et culture dans la fabrication d’outils ? Pourquoi le langage est-il le fait culturel par excellence ? (détaillez les différents arguments du texte).
3. Quels sont  les enjeux d’une réflexion philosophique sur la distinction de ces deux grands ordres de faits ?

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