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samedi 16 octobre 2010

DM1 : bonnes copies (suite)

Question 5 : Peut-on penser par soi-même (extrait d'une copie de TSB qui pose clairement le problème à partir de l'analyse du sujet) 


En premier lieu, il est nécessaire d’éclaircir le sens profond de la question. Pour commencer, « Peut-on », se réfère à la capacité ; donc l’homme est-il capable de penser ou non par lui-même ? Ce qui amène à une autre question : l’homme en a-t-il le droit ? Pour analyser précisément ces deux aspects de la question, commençons par définir le verbe « penser ». Il est vrai que ce mot est employé dans un langage courant, « je pense à », « je pense que »,et demeure important à tout raisonnement. Mais alors, qu’est ce que l’homme, ici désigné par le pronom « on » dans la question? L’homme appartient à un groupe, à une société ; peut-il alors penser par lui-même, indépendamment du groupe dans lequel il vit ? Peut-il penser de façon autonome ? 


Revenons au mot « penser ». Que signifie t-il ? Sa définition pourrait être : mener une réflexion intérieure afin d’aboutir à une réponse à une question, d’exprimer un avis, une opinion, une idée sur un thème, de formuler un jugement. Cela peut également signifier se souvenir lorsque que l’on dit « penser à » ou même garder à l’esprit. Le premier sens de la définition évoque « l’apport de quelque chose de nouveau », amène à adhérer ou à exercer un discernement critique sur des idées. Ce discernement critique s’exerce sur des idées « toute faite » que l’on a apprises à l’école par exemple, qu’on a lues, ce que Kant appelle « les préjugés ». Penser par soi-même serait alors de prendre du recul par rapport à une idée, de refuser de tout accepter, de soumettre à l’examen de sa propre critique des préjugés, des opinions dans une quête de vérité. Non que chaque homme la détienne, mais penser par soi-même c’est avant tout réfléchir, raisonner avant de prendre pour vrai ce que l’on nous dit, ne pas être influencé par les préjugés de la société.


Cependant, a-t-on seulement le droit de penser ? Pour Kant c’est plus qu’un droit, c’est « le devoir propre à chaque homme de penser par soi-même. » Notre société actuelle, de part la déclaration des droits de l’homme, nous confère entre autre, la liberté de penser. Celle-ci a sa place dans toute démocratie mais trouve des limites voire une interdiction dans les régimes totalitaires. Dans ce dernier cas, l’homme pense comme son régime pense ou sinon il entre en contradiction avec les lois fixées par son pays. Cependant, cette interdiction de liberté de penser ne rend pas pour autant l’homme dans l’incapacité de penser. L’homme a la capacité de se servir de son propre entendement sans toujours penser comme les autres, même s’il appartient à un groupe. 


Mais Kant différencie deux catégories d’hommes. Le mineur qui ne se sert pas de son entendement et le majeur dont la raison l’a poussé à sortir de cet état de minorité. Etre mineur, c’est se laisser guider par un tuteur aussi bien dans les actes quotidiens que dans les pensées, c’est déléguer ses responsabilités à des autorités. Au contraire, la majorité représente l’autonomie. Kant précise que l’homme nait mineur ce qui explique la mise sous tutelle au début de sa vie. Par la suite il peut soit s’émanciper, penser par lui-même, en toute autonomie et donc devenir majeur ou bien par paresse, par lâcheté continuer à se laisser guider. Kant explique que penser par soi-même est une tâche difficile, et qu’atteindre la majorité peut être difficile. Les tuteurs, les pouvoirs, les religions, les médias, les livres permettent de penser pour nous, alors pourquoi ferions-nous l’effort de penser par nous même ? Là est le véritable obstacle. Mais cet obstacle entraine-t-il l’incapacité totale de l’homme à penser par lui-même ? Selon Kant, la réponse est clairement non. Il existe des majeurs capables de se servir de leur propre entendement, de leur raison. Ils ont fait preuve de volonté, de courage pour sortir de leur minorité. Quoi de plus difficile de que de résister à la nature majoritaire de l’homme à rester mineur ? 


Si on suit l’avis de Kant, les hommes peuvent effectivement penser par eux-mêmes et il dit « il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes. » Cela se retrouve dans le progrès scientifique. Si un savant découvre une nouvelle molécule pour soigner une maladie, il n’a pu que penser par lui-même car rien n’avait été inventé avant lui, c’est exactement le raisonnement inverse des préjugés, laisser son propre entendement s’opérer afin de penser par soi-même.


L’homme possède un droit naturel qui est de penser par lui-même. Cependant il existe de nombreux obstacles à la pensée autonome et finalement très peu d’hommes réussissent un jour à penser par eux-mêmes.

dimanche 10 octobre 2010

DM1 : bonnes copies

Une bonne copie (TSB) :


                                           DM Philosophie no.1
   1
    
 Les Lumières sont un mouvement philosophique du 18ème siècle. Il lutte contre l'obscurantisme et prône la raison. Kant est l'un des plus importants de ces philosophes. Selon lui, la philosophie des Lumières consiste à la sortie de l'Homme de sa minorité, c'est à dire de ses préjugés et de ses superstitions. C'est de cette manière qu'il est possible d'accéder à la majorité ( exercice critique de la raison en étant pensant librement ) en exerçant un examen critique de toutes choses et ce dans tous les domaines. On n'entend évidemment pas les mots «  minorité » et « majorité » dans leur sens légal actuel, mais dans la maturité intellectuelle d'une personne. Il s'agit de s'émanciper de toute autorité extérieure et de décider par soi-même de sa manière de vivre. L'Homme doit utiliser sa raison ( son entendement ) et ne plus se faire guider. Pour cela, il doit surmonter sa paresse et sa lâcheté. En effet, se laisser aller dans la minorité est une solution de facilité, ne plus se laisser guider par d'autres impliquant risques et efforts que tous ne sont pas prêts à entreprendre.

 Kant nous dit entre autre que l'Homme est responsable de sa minorité. Il dépend ainsi de nous et non pas des autres de nous émanciper et d'accéder à la majorité. Majorité possible grâce au courage et à l'éducation. L'Homme doit comprendre qu'on peut juger par soi même : ceci serait la liberté véritable. Pour accéder à la majorité, l'Homme des Lumières doit conquérir son autonomie intellectuelle par la raison en se libérant des tutelles politico-religieuses ( possédant une unique vérité ), celles-ci ne cherchant qu'à l'entraver dans sa quête de la vérité afin d'affirmer leur domination. Il pourra alors revendiquer son indépendance morale et se donner ses propres règles.

 Par ailleurs, Kant affirme qu'il est dans notre nature de désirer la Majorité, que  nous sommes tous appelés à penser par nous -même. Mais cela fait si longtemps que les Hommes sont enchainés par des dirigeants qu'ils en ont été dénaturés, considérant leur minorité comme acceptable ou ne prenant tout simplement pas conscience de leur condition. Accéder aux Lumières, ce n'est pas avoir une réflexion passive et influençable, mais avoir une raison active.

 Les obstacles majeurs à cette Majorité viennent de nous même, il dépend de notre propre volonté de nous en sortir. Ce qui ne suffit pas toujours, l'Homme étant immergé dans la minorité ne sait souvent plus utiliser sa raison sans rencontrer d'abord de cuisants échecs, qui minent sa résolution.

 Pour Kant, Les lumières sont donc la conquête de la liberté de jugement, la libération des dogmes et autres préceptes réducteurs ainsi que l'usage de la raison. Ce ne serait qu'alors que l'Homme accéderait à la majorité et serait véritablement libre, en pensant toujours par lui-même.

2

 Penser librement, c'est penser par soi-même. C'est à dire sans préjugés, avec une raison non-passive en étant libéré des superstitions ( et ne pas être guidé par d'autres citoyens ). Il faut également ne pas juger subjectivement et garder l'esprit ouvert afin de penser à la place d' un autre. Ce qui est d'ailleurs difficile car il est naturel chez l'Homme de rejeter les différences. Kant nous dit que la raison ne doit entre autre souffrir d'aucune loi autre que la sienne. Il s'agit donc de penser d'un point de vue universel, par soi-même et de façon cohérente.

 La libre pensée implique également la liberté d'expression et permet donc à tout Homme d'exercer un usage public de sa raison lorsqu'il le pense nécessaire.

 Dans ce texte, Kant nous donne trois obstacles essentiels à la libre pensée. Le premier d'entre eux est ce qu'il appelle la contrainte civile. C'est à dire que lorsqu'un état ( totalitaire, par exemple ) interdit la liberté d'expression, tous les Hommes se retrouvent alors isolés dans leurs propres pensées, bornées et subjectives. Aucun d'entre eux ne pouvant se questionner sur la validité de ses réflexions avec d'autres. Cet état empêcherait ainsi toute construction, communication, et donc diffusion de pensées et d'idées. On ne serait alors plus libre de penser mais plutôt prisonnier de ses propres limites.
                      
 Kant évoque également la contrainte sur la conscience. Il vise ici principalement les autorités religieuses qui imposent leur tutelle et leurs vérités sans justification ou arguments, encourageant le développement des superstitions et de l'ignorance. Ceci bien sur par l'usage de la crainte et l'enseignement dès le plus jeune age aux Hommes de croyances obscures qui les empêchent, par peur, de conquérir leur autonomie intellectuelle.

 La dernière contrainte majeure citée par Kant est celle d'un usage sans loi de la raison. Certains d'entre nous, poussés par l'orgueil, pourraient désirer de ne donner aucune lois à leur usage de la raison, oubliant par la-même la nature fondamentale de la raison : la logique, qui est un ensemble de principes et de règles à appliquer rigoureusement pour aboutir à une démonstration. De plus, Kant dit que sans sa propre loi, la raison «  s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne »
( texte 3 ), ce qui met en valeur le fait que, parfois sans même le savoir, le raisonnement de ces Hommes serait influencé par leur personnalité ( et autres influences personnelles et subjectives ) ou par de nouveaux tuteurs, peut être plus insidieux dans leur manière de procéder. On constate donc que la logique est la seule règle capable de rendre notre pensée libre et autonome.

3
 Penser par soi-même, c'est avoir une raison active, ne pas se laisser guider par d'autres et céder à la passivité intellectuelle en se laissant envahir par superstitions et préjugés. C'est pouvoir se servir de son entendement  sans tutelle, quelle qu'elle soit.
Penser en commun avec d'autres, en revanche, ne signifie pas obligatoirement avoir une pensée calquée sur d'autres, mais aussi échanger, communiquer, voire débattre  de nos pensées avec celles d'autres Majeurs.

 On peut par conséquent penser par soi-même tout en pensant en commun avec d'autres, en s'enrichissant d'autres réflexions pour éventuellement étayer les siennes. Sans partager avec d'autres, nos pensées restent tout de même subjectives, non développées et influencées par notre personnalité. Celles-ci seraient par conséquent tronquées et dangereuses. On ne se rendrait même pas compte de ce phénomène, persuadés d'avoir une pensée « pure » de toute influence. Ce qui ne correspond plus à l'usage de la raison.

 C'est donc à plusieurs que l'on peut constituer une pensée viable, dénuée de toute subjectivité. Ensemble, on peut se questionner mutuellement et penser avec d'autres personnes. Kant nous dit que penser par soi-même, c'est toujours chercher la vérité à l'aide de la raison, et quel meilleur moyen de chercher celle-ci que de confronter plusieurs pensées ?

4
 Dans ce texte, Kant distingue deux usages de la raison : l'un public et l'autre privé.
Il définit l'usage public de la raison par la liberté totale de l'examen critique par un savant, diffusant des connaissances ou des débats ayant une vocation universelle, destinés à tous, au monde. C'est l'usage de la raison dans sa liberté la plus totale.

 L'usage privé de la raison, au contraire, ne peut être complètement libre car la raison est ici soumise à certaines circonstances. Elle est uniquement diffusée dans un cadre privé ( cercle familial, professionnel ou simplement soi-même ).
Kant prend pour exemple dans ce texte un prêtre qui a pour charge d'enseigner les préceptes religieux à ses paroissiens. Celui-ci se doit de donner ces connaissances  mais a également la possibilité de faire part à son audience  de ses critiques éventuelles envers certains dogmes. Cette audience étant restreinte et non-universelle, cet homme ferait un usage privé de la raison et ne serait pas vraiment libre, car dépendant de l'Eglise et de ses fidèles. Cependant, Kant affirme que, si un jour il devait diffusé certains préceptes en contradiction avec lui-même, ce prêtre devrait cesser d'exercer, ne respectant pas sa raison.

 Ainsi, l'usage privé de la raison est certes moins libre que le public, mais n'empêche pas nécessairement le développement de l'autonomie intellectuelle. On est toujours libre de critiquer et de raisonner tant que cela n'affecte pas le rouage de la société. Un homme doit parfois obéir, mais a le droit d'exprimer ses critiques. Voilà en quoi cette distinction peut permettre de résoudre le problème de la liberté d'expression.

5
 Ces différents textes de Kant nous amènent à la question suivante : Peut on penser par soi-même ? Avant de tenter de développer ce sujet, il faut avant tout définir ce qu'est penser par soi-même. C'est faire usage de sa raison et être émancipé des tutelles extérieures. Il est également nécessaire d'être affranchi de toutes sortes de préjugés et croyances obscures. Nous verrons dans un premier temps les conditions amenant à la possibilité d'une libre pensée, puis à ses obstacles avant de nous intéresser aux moyens d'une éventuelle libération.

 Penser par soi-même est une action qui dépend de nous, il est de notre propre responsabilité de nous dégager de notre paresse et passivité intellectuelle. C'est donc une notion personnelle et individuelle. Voilà pourquoi il faut d'abord prendre conscience de notre propre rôle dans notre éventuel assujettissement. Car ne pas penser librement est être esclave, d'autres ( de tuteurs, de dirigeants ) ou de  soi-même . De soi-même car notre pensée peut se trouver restreinte par des préjugés ou par un orgueil étouffant toute logique.

 Une fois que l'on a pris conscience de ces facteurs, on doit alors se montrer suffisamment courageux pour s'extirper de cette solution de facilité qui est de se faire guider par d'autres. Il faut également se montrer résolu car l'accès à la Majorité ne se fera pas sans efforts et échecs multiples. Kant pense que c'est d'ailleurs la raison pour laquelle si peu de gens arrivent à quitter la minorité.

S'ajoutant à ces difficultés, de nombreux obstacles peuvent rendre encore plus complexe le fait de penser par soi même. Ainsi, certains états peuvent abolir la liberté  d'expression, entrainant un manque de diffusion et de communications de pensées et peut être même un repli sur soi-même. L'exemple idéal est la Chine actuelle qui restreint l'utilisation de certains médias par sa population. Ce qui peut s'avérer dangereux, des idées que nous croyons objectives et fiables peuvent être influencées par notre propre subjectivité à notre insu. On peut donc présumer qu'on ne peut vraiment penser par soi-même véritablement seul, nous avons besoin de dialogue pour y parvenir.

Plus insidieuse est la contrainte s'exerçant sur la conscience. Kant dit dans ces textes que les religions peuvent asseoir leur domination intellectuelle sur leurs fidèles en leur inspirant la crainte ou des croyances abêtissantes. On peut observer ce phénomène dans certains cas extrêmes tels que des suicides collectifs orchestrés par des sectes. Certains dogmes apparaissent comme dangereux à la libre pensée.

Il existe également un obstacle venant de nous-même. Nous pouvons ainsi prétendre, par orgueil, ne pas avoir besoin ( ou ne pas vouloir ) de règles pour notre usage de la raison. Or, ceci est probablement une des meilleures manières de livrer notre entendement à la subjectivité, sans lois rigoureuses pour contrôler notre réflexion. Penser par soi-même exige une seule règle : la logique, afin de certes penser par soi-même, mais aussi penser de façon cohérente et construite.

On peut alors se demander s'il est possible de se libérer de ces diverses contraintes.
Une nouvelle fois, il faudrait prendre conscience, cette fois-ci non de sa propre responsabilité, mais de celle de notre éducation et de notre culture. En effet, nous avons tous été en quelque sorte formatés et modelés par des préjugés que l'on nous a inculqués dès la petite enfance.

 Il arrive que l'on croit penser par soi-même alors que l'on suit des opinions déjà répandues dans notre société. Ceci n'est pas penser librement : une pensée libre résulte d'un examen critique et d'une réflexion dénuée de toute tutelle, préjugés et superstitions.

Mais dans la mesure où nous sommes tous des produits de notre culture, sommes nous capable, tout simplement, de nous en affranchir pour l'usage raisonnable de la raison ? Nous avons tous et nous subissons toujours tous des influences extérieures tels que la famille, les amis, les médias. Tous ces facteurs extérieurs empêchent de penser véritablement librement. Pourtant, on peut imaginer que le seul fait de le savoir permet de  repérer ces préjugés, de les écarter et de pouvoir alors pratiquer un jugement objectif.

La pratique d'un usage systématique de l'examen critique et la lutte permanente contre nos préjugés semblent pouvoir permettre de passer les influences externes et internes au filtre de la raison.

On se rend compte donc que penser par soi-même ne peut être que le résultat d'un parcours long et difficile, où il faut faire preuve d'autant de courage que de volonté.
Il faut de plus s'émanciper de toute tutelle et de toute superstition et tenter d'épurer les préjugés qui font pourtant partie intégrante de nous-même. Alors seulement on serait capable de penser librement, objectivement et sans influence. Pourtant, si ces préjugés nous sont instruits dès l'enfance, certains d'entre eux échapperont forcément à cette « épuration ». Il paraît extrêmement complexe ( et prétentieux ) de réaliser le contraire. Complexe voire impossible. Comment éradiquer certaines choses inscrites au plus profond de nous-même  ?

Penser entièrement par soi-même est une chose que l'on ne peut complètement acquérir. Mais il est réalisable de s'en approcher le plus possible afin de conquérir son autonomie intellectuelle et d'accéder à la Majorité.






                                                               
                                           

lundi 13 septembre 2010

Devoir de maison n°1 (STI)

TSTI – DM n°1 Rentrée 2010


Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 1)
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce  à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne ; car sans la moindre loi, rien, pas même la plus grande absurdité  (Unsinn) ne pourrait se maintenir bien longtemps. Ainsi l’inévitable  conséquence de cette absence de loi dans la pensée ou d’un affranchissement des restrictions imposées par la raison, c’est que cette liberté de penser y trouve finalement sa perte. Et puisque ce n’est nullement la faute d’un malheur quelconque, mais d’un véritable orgueil, la liberté est perdue par étourderie (verscherzt) au sens propre du terme. […] Ainsi, la liberté de penser, quand elle va jusqu’à vouloir s’affranchir des lois mêmes de la raison finit par s’anéantir de ses propres mains.
Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a).  […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile.
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.

Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)

Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières (Aufklärung) la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénonciation convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence  un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.


Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128
Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 3)

Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. […]
KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).

NOTES :

1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.

A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 3),  vous répondrez aux questions suivantes :

1°) Que signifie « penser librement » ? Expliquez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser.

2°) Qu’est-ce que « penser par soi-même » ?

3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?

4°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?

5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.

Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.

Devoir de maison n°1 (TS)



TS – DM n°1                   Rentrée 2010




Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 1)

Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. Mais ce qu'il faut bien voir en même temps, c'est que le public qui aura été mis sous ce joug auparavant par les tuteurs, les forcera à leur tour à se soumettre, pour peu qu'il y soit incité par la découverte que certains sont eux-mêmes incapables de toute lumière ; tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés, parce qu'ils finissent par se venger de ceux-là mêmes qui en furent les auteurs ou de leurs prédécesseurs. Telle est la raison qui fait qu'un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Il est possible qu'une révolution entraîne la chute du despotisme personnel, qu'elle mette fin à une oppression inspirée par la cupidité ou l'ambition, mais jamais elle n'amènera une vraie réforme du mode de penser, et de nouveaux préjugés surgiront qui serviront aussi bien que les anciens à tenir en lisières un peuple qui ne pense pas.
Or, pour parvenir à ces Lumières, rien d'autre n'est requis que la liberté et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison, sous tous les rapports. J’entends de toutes parts lancer cet avertissement : Ne raisonnez pas ! L'officier dit: « Ne raisonnez pas, exécutez ! » Le conseiller au département du fisc dit: « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre dit: « Ne raisonnez pas, ayez la foi ! » (Il n'y a qu'un seul maître au monde3 qui dise : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez mais obéissez ») Partout en ce monde, il y a limitation de la liberté. Mais quelle limitation est une entrave aux Lumières, quelle autre ne l'est pas et au contraire les fait progresser ? Je réponds : l'usage public de notre raison doit toujours être libre et lui seul petit finir par amener les Lumières parmi les hommes. Mais l'usage privé qu'on fait de la raison peut souvent être très étroitement limité, sans pour autant empêcher notablement le progrès des Lumières. Par usage public de sa propre raison, j'entends l'usage qu'en fait quelqu'un à titre de savant, devant l'ensemble du public qui lit. Par usage privé, j'entends l'usage qu'il lui est permis de faire de sa raison dans l'exercice d'une charge civile ou d'une fonction déterminée qui lui sont confiées. Cela dit, pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire au moyen duquel quelques membres de cette communauté doivent se comporter de façon purement passive afin d'être dirigés par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques, ou du moins d'être empêchés de s'y opposer. Dans ce cas assurément, raisonner n'est pas permis ; il faut au contraire qu'on obéisse. Mais dans la mesure où cet individu, qui n'est qu'une pièce de la machine, se considère en même temps comme membre de toute une communauté, voire de la société civile universelle, il s'ensuit qu'en sa qualité de savant qui s'adresse par ses écrits à un public au sens propre du terme, il peut incontestablement raisonner sans qu'en souffrent les activités auxquelles il est proposé partiellement en tant que membre passif. Ainsi il serait désastreux qu'un officier à qui son supérieur vient de donner un ordre, veuille, dans l'exercice de ses fonctions, discuter bien haut de la rationalité des moyens envisagés ou de l'utilité de cet ordre : il faut qu'il obéisse. Mais on ne saurait équitablement lui interdire de faire des remarques en tant que savant sur les fautes commises en service de guerre et de les soumettre au jugement public. Le citoyen ne saurait refuser de payer les impôts dont il est redevable, et une critique mal avisée de ces charges alors qu'il doit s'en acquitter peut même être sanctionnée en tant que scandale (qui pourrait occasionner des actes d'insoumission  généralisés). Néanmoins, ce même homme n'agit pas à l'encontre de son devoir de citoyen s'il exprime publiquement, en tant que savant, sa façon de penser contre l'absurdité, voire l'injustice de telles impositions. De même, un prêtre est tenu de livrer son enseignement à ses catéchumènes et à ses paroissiens selon le symbole de l'Église qu'il sert, puisque c'est à cette condition qu'on lui en a confié la charge. Mais, en tant qu'homme instruit, il a entière liberté et même plus, il a la mission de s'ouvrir au public de toutes ses pensées soigneusement examinées et bien intentionnées, sur les imperfections que comportent ces symboles, et de lui communiquer des propositions en vue d'une meilleure organisation des affaires religieuses et ecclésiastiques. À cet égard, il n'y a rien non plus qui puisse être imputé à sa conscience, car ce qu'il enseigne  ne par suite de ses fonctions à titre de mandataire de l'Eglise, il le présente comme quelque chose qu'il n'a pas le pouvoir d'enseigner librement à son idée, mais qu'il est chargé d'enseigner selon les instructions et au nom d'un autre. Il dira: « Notre Église enseigne ceci ou cela. » «  Voici les arguments dont elle se sert. » Il tirera alors pour sa paroisse toute l'utilité pratique des préceptes auxquels lui-même ne souscrirait point avec une totale conviction mais qu'il peut néanmoins se permettre d'exposer, parce qu'il n'est quand même pas totalement impossible qu'il ne s'y trouve une vérité cachée, mais qu’en tout cas, on n'y rencontre rien qui soit en contradiction avec la religion intérieure. Car si tel était le cas, il ne pourrait en toute conscience exercer son ministère et il devrait s'en démettre. Donc l'usage qu'il fait de sa raison devant la communauté de ses fidèles en tant que leur pasteur est simplement un usage privé, parce que cette communauté, si vaste qu'elle soit, n'est jamais qu'une union familiale. Et par rapport à elle, il n'est pas libre, en tant que prêtre, et il ne lui est pas non plus permis de l'être puisqu'il exerce une charge qui lui a été déléguée par un autre. En revanche, en tant que savant qui par ses écrits s'adresse au public proprement dit, c'est-à-dire au monde, donc en tant qu'homme d'Église dans l'usage public de sa raison, il dispose d'une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom, car prétendre que les tuteurs du peuple, dans le domaine de la spiritualité, doivent être eux-mêmes mineurs, est une ineptie qui aboutirait à perpétuer les inepties. […]

KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).

NOTES :

1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.
3. Allusion à Frédéric II de Prusse, « despote éclairé » aux yeux de Kant.

Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)

Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières < Aufklärung > la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénoncia- tion convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels < die Naturgabe > de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert < von erweiterter Denhungsart > que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.


Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128.

Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 3)

Hommes de grand talent, vous qui avez des vites si larges ! J'honore votre talent, et j'affectionne votre sentiment de l'humanité. Mais avez-vous bien songé à ce que vous faites, et où la raison se verra entraînée par vos disputes ? Sans doute, vous désirez que la liberté de penser soit maintenue intacte : sans elle, en effet, c'en serait bientôt fini des libres élans de votre génie lui-même. Voyons ce qui doit naturellement suivre de cette liberté de penser, si le genre de méthode dont vous avez commencé de vous servir se généralise.
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous conmmuniquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce  à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne.

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.


Kant : La mexime de toujours penser par soi-même, c’est les Lumières (texte 4)

Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a).  […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.


A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 4),  vous répondrez aux questions suivantes :

1°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?

2°) Que signifie « penser librement » ? Précisez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser. Quels sont les obstacles essentiels à la libre pensée selon Kant ?

3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?

4°) Expliquez la distinction opérée par Kant entre l ‘ « usage privé » et l’ « usage public » de sa propre raison (appuyez-vous sur les exemples du texte). Montrez en quoi cette distinction peut permettre de résoudre le problème de la liberté d’expression.

5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.

Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.