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samedi 25 septembre 2010
jeudi 23 septembre 2010
Kant : le pouvoir de dire je
Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas encore dire le Je, car il l'a cependant dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment l'as par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement. Il faut remarquer que l'enfant, qui sait déjà parler assez correctement, ne commence qu'assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique
mardi 21 septembre 2010
Kant : "Notre siècle est le vrai siècle de la critique"
On se plaint souvent de la pauvreté de la pensée dans notre siècle et de la décadence de la véritable science. Mais je ne vois pas que celles dont les fondements sont bien établis, comme les mathématiques, la physique, etc., méritent le moins du monde ce reproche ; il me semble, au contraire, qu'elles soutiennent fort bien leur vieille réputation de solidité, et qu'elles l'ont même surpassée dans ces derniers temps. Or, le même esprit produirait le même effet dans les autres branches de la connaissance, si l'on s'appliquait d'abord à en rectifier les principes. Tant qu'on ne l'aura pas fait, l'indifférence, le doute, et finalement une sévère critique, sont plutôt des preuves d'une certaine profondeur de pensée. Notre siècle est le vrai siècle de la critique ; rien ne doit y échapper. En vain la religion avec sa sainteté, et la législation avec sa majesté, prétendent-elles s'y soustraire : elles ne font par là qu'exciter contre elles-mêmes de justes soupçons, et elles perdent tout droit à cette sincère estime que la raison n'accorde qu'à ce qui a pu soutenir son libre et public examen.
Kant, Critique de la raison pure, Préface de la première édition, note 2lundi 13 septembre 2010
Devoir de maison n°1 (STI)
TSTI – DM n°1 Rentrée 2010
Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 1)
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne ; car sans la moindre loi, rien, pas même la plus grande absurdité (Unsinn) ne pourrait se maintenir bien longtemps. Ainsi l’inévitable conséquence de cette absence de loi dans la pensée ou d’un affranchissement des restrictions imposées par la raison, c’est que cette liberté de penser y trouve finalement sa perte. Et puisque ce n’est nullement la faute d’un malheur quelconque, mais d’un véritable orgueil, la liberté est perdue par étourderie (verscherzt) au sens propre du terme. […] Ainsi, la liberté de penser, quand elle va jusqu’à vouloir s’affranchir des lois mêmes de la raison finit par s’anéantir de ses propres mains.
Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a). […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile.
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).
Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.
Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)
Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières (Aufklärung) la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénonciation convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.
Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128
Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 3)
Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. […]
KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).
NOTES :
1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.
A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 3), vous répondrez aux questions suivantes :
1°) Que signifie « penser librement » ? Expliquez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser.
2°) Qu’est-ce que « penser par soi-même » ?
3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?
4°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?
5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.
Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.
Libellés :
DM1,
Kant,
Qu'est-ce que les Lumières ?
Devoir de maison n°1 (TS)
TS – DM n°1 Rentrée 2010
Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 1)
Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. Mais ce qu'il faut bien voir en même temps, c'est que le public qui aura été mis sous ce joug auparavant par les tuteurs, les forcera à leur tour à se soumettre, pour peu qu'il y soit incité par la découverte que certains sont eux-mêmes incapables de toute lumière ; tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés, parce qu'ils finissent par se venger de ceux-là mêmes qui en furent les auteurs ou de leurs prédécesseurs. Telle est la raison qui fait qu'un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Il est possible qu'une révolution entraîne la chute du despotisme personnel, qu'elle mette fin à une oppression inspirée par la cupidité ou l'ambition, mais jamais elle n'amènera une vraie réforme du mode de penser, et de nouveaux préjugés surgiront qui serviront aussi bien que les anciens à tenir en lisières un peuple qui ne pense pas.
Or, pour parvenir à ces Lumières, rien d'autre n'est requis que la liberté et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison, sous tous les rapports. J’entends de toutes parts lancer cet avertissement : Ne raisonnez pas ! L'officier dit: « Ne raisonnez pas, exécutez ! » Le conseiller au département du fisc dit: « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre dit: « Ne raisonnez pas, ayez la foi ! » (Il n'y a qu'un seul maître au monde3 qui dise : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez mais obéissez ») Partout en ce monde, il y a limitation de la liberté. Mais quelle limitation est une entrave aux Lumières, quelle autre ne l'est pas et au contraire les fait progresser ? Je réponds : l'usage public de notre raison doit toujours être libre et lui seul petit finir par amener les Lumières parmi les hommes. Mais l'usage privé qu'on fait de la raison peut souvent être très étroitement limité, sans pour autant empêcher notablement le progrès des Lumières. Par usage public de sa propre raison, j'entends l'usage qu'en fait quelqu'un à titre de savant, devant l'ensemble du public qui lit. Par usage privé, j'entends l'usage qu'il lui est permis de faire de sa raison dans l'exercice d'une charge civile ou d'une fonction déterminée qui lui sont confiées. Cela dit, pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire au moyen duquel quelques membres de cette communauté doivent se comporter de façon purement passive afin d'être dirigés par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques, ou du moins d'être empêchés de s'y opposer. Dans ce cas assurément, raisonner n'est pas permis ; il faut au contraire qu'on obéisse. Mais dans la mesure où cet individu, qui n'est qu'une pièce de la machine, se considère en même temps comme membre de toute une communauté, voire de la société civile universelle, il s'ensuit qu'en sa qualité de savant qui s'adresse par ses écrits à un public au sens propre du terme, il peut incontestablement raisonner sans qu'en souffrent les activités auxquelles il est proposé partiellement en tant que membre passif. Ainsi il serait désastreux qu'un officier à qui son supérieur vient de donner un ordre, veuille, dans l'exercice de ses fonctions, discuter bien haut de la rationalité des moyens envisagés ou de l'utilité de cet ordre : il faut qu'il obéisse. Mais on ne saurait équitablement lui interdire de faire des remarques en tant que savant sur les fautes commises en service de guerre et de les soumettre au jugement public. Le citoyen ne saurait refuser de payer les impôts dont il est redevable, et une critique mal avisée de ces charges alors qu'il doit s'en acquitter peut même être sanctionnée en tant que scandale (qui pourrait occasionner des actes d'insoumission généralisés). Néanmoins, ce même homme n'agit pas à l'encontre de son devoir de citoyen s'il exprime publiquement, en tant que savant, sa façon de penser contre l'absurdité, voire l'injustice de telles impositions. De même, un prêtre est tenu de livrer son enseignement à ses catéchumènes et à ses paroissiens selon le symbole de l'Église qu'il sert, puisque c'est à cette condition qu'on lui en a confié la charge. Mais, en tant qu'homme instruit, il a entière liberté et même plus, il a la mission de s'ouvrir au public de toutes ses pensées soigneusement examinées et bien intentionnées, sur les imperfections que comportent ces symboles, et de lui communiquer des propositions en vue d'une meilleure organisation des affaires religieuses et ecclésiastiques. À cet égard, il n'y a rien non plus qui puisse être imputé à sa conscience, car ce qu'il enseigne ne par suite de ses fonctions à titre de mandataire de l'Eglise, il le présente comme quelque chose qu'il n'a pas le pouvoir d'enseigner librement à son idée, mais qu'il est chargé d'enseigner selon les instructions et au nom d'un autre. Il dira: « Notre Église enseigne ceci ou cela. » « Voici les arguments dont elle se sert. » Il tirera alors pour sa paroisse toute l'utilité pratique des préceptes auxquels lui-même ne souscrirait point avec une totale conviction mais qu'il peut néanmoins se permettre d'exposer, parce qu'il n'est quand même pas totalement impossible qu'il ne s'y trouve une vérité cachée, mais qu’en tout cas, on n'y rencontre rien qui soit en contradiction avec la religion intérieure. Car si tel était le cas, il ne pourrait en toute conscience exercer son ministère et il devrait s'en démettre. Donc l'usage qu'il fait de sa raison devant la communauté de ses fidèles en tant que leur pasteur est simplement un usage privé, parce que cette communauté, si vaste qu'elle soit, n'est jamais qu'une union familiale. Et par rapport à elle, il n'est pas libre, en tant que prêtre, et il ne lui est pas non plus permis de l'être puisqu'il exerce une charge qui lui a été déléguée par un autre. En revanche, en tant que savant qui par ses écrits s'adresse au public proprement dit, c'est-à-dire au monde, donc en tant qu'homme d'Église dans l'usage public de sa raison, il dispose d'une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom, car prétendre que les tuteurs du peuple, dans le domaine de la spiritualité, doivent être eux-mêmes mineurs, est une ineptie qui aboutirait à perpétuer les inepties. […]
KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).
NOTES :
1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.
3. Allusion à Frédéric II de Prusse, « despote éclairé » aux yeux de Kant.
Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)
Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières < Aufklärung > la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénoncia- tion convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels < die Naturgabe > de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert < von erweiterter Denhungsart > que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.
Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128.
Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 3)
Hommes de grand talent, vous qui avez des vites si larges ! J'honore votre talent, et j'affectionne votre sentiment de l'humanité. Mais avez-vous bien songé à ce que vous faites, et où la raison se verra entraînée par vos disputes ? Sans doute, vous désirez que la liberté de penser soit maintenue intacte : sans elle, en effet, c'en serait bientôt fini des libres élans de votre génie lui-même. Voyons ce qui doit naturellement suivre de cette liberté de penser, si le genre de méthode dont vous avez commencé de vous servir se généralise.
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous conmmuniquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne.
Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.
Kant : La mexime de toujours penser par soi-même, c’est les Lumières (texte 4)
Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a). […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).
Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.
A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 4), vous répondrez aux questions suivantes :
1°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?
2°) Que signifie « penser librement » ? Précisez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser. Quels sont les obstacles essentiels à la libre pensée selon Kant ?
3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?
4°) Expliquez la distinction opérée par Kant entre l ‘ « usage privé » et l’ « usage public » de sa propre raison (appuyez-vous sur les exemples du texte). Montrez en quoi cette distinction peut permettre de résoudre le problème de la liberté d’expression.
5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.
Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.
Libellés :
DM1,
Kant,
Qu'est-ce que les Lumières ?
vendredi 10 septembre 2010
Qu'est-ce que les Lumières ? (Liens)
L'exposition de la BNF sur l'esprit des Lumières (lire en particulier "l'esprit des Lumières") :
Une conférence à télécharger (MP3) de TODOROV sur l'esprit des Lumières :
Qu'est-ce que les Lumières ? (texte intégral)
Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)
- Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
- La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.
- Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.
- Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.
- Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas »! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez : » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? - Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des lumières. J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d’être tournés, par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir. Mais, qu’une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d’une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s’appuyant sur son propre entendement, s’adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu’en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l’on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu’il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s’il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n’ira pas à l’encontre des devoirs d’un citoyen, s’il s’exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l’injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l’enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l’Église qu’il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais, en tant que savant, il a pleine liberté, et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu’il y a d’incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d’une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n’y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. Car ce qu’il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l’Eglise, il le présente comme quelque chose au regard de quoi il n’a pas libre pouvoir d’enseigner selon son opinion personnelle, mais en tant qu’enseignement qu’il s’est engagé à professer au nom d’une autorité étrangère.
- Il dira « Notre Église enseigne telle ou telle chose. Voilà les arguments dont elle se sert ». Il tirera en cette occasion pour sa paroisse tous les avantages pratiques de propositions auxquelles il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu’il s’est pourtant engagé à exposer parce qu’il n’est pas entièrement impossible qu’il s’y trouve une vérité cachée, et qu’en tout cas, du moins, rien ne s’y trouve qui contredise la religion intérieure. Car, s’il croyait trouver rien de tel, il ne saurait en conscience conserver ses fonctions ; il devrait s’en démettre. Par conséquent l’usage de sa raison que fait un éducateur en exercice devant son assistance est seulement un usage privé, parce qu’il s’agit simplement d’une réunion de famille, si grande que celle-ci puisse être, et, par rapport à elle, en tant que prêtre, il n’est pas libre et ne doit non plus l’être, parce qu’il remplit une fonction étrangère. Par contre, en tant que savant, qui parle par des écrits au public proprement dit, c’est-à-dire au monde, - tel donc un membre du clergé dans l’usage public de sa raison - il jouit d’une liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison et de parler en son propre nom. Car prétendre que les tuteurs du peuple (dans les affaires spirituelles) doivent être eux-mêmes à leur tour mineurs, c’est là une ineptie, qui aboutit à la perpétuation éternelle des inepties.
- Mais une telle société ecclésiastique, en quelque sorte un synode d’Églises, ou une classe de Révérends (comme elle s’intitule elle-même chez les Hollandais), ne devrait-elle pas être fondée en droit à faire prêter serment sur un certain symbole immuable, pour faire peser par ce procédé une tutelle supérieure incessante sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, et pour précisément éterniser cette tutelle ? Je dis que c’est totalement impossible. Un tel contrat qui déciderait d’écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l’autorité suprême, par des Parlements, et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d’étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d’un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l’incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : « Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ? » Éventuellement il pourrait arriver que cette loi fût en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l’attente d’une loi meilleure, en vue d’introduire un certain ordre. Mais c’est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l’institution actuelle, et de les formuler d’une façon publique, c’est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l’ordre établi. Et cela jusqu’au jour où l’examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l’accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône : projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l’institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l’ancienne. Mais, s’unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d’une vie d’homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l’humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà ce qui est absolument interdit.
- Un homme peut bien, en ce qui le concerne, ajourner l’acquisition d’un savoir qu’il devrait posséder. Mais y renoncer, que ce soit pour sa propre personne, et bien plus encore pour la postérité, cela s’appelle voiler les droits sacrés de l’humanité et les fouler aux pieds. Or, ce qu’un peuple lui-même n’a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore bien moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède justement de ce fait qu’il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre. Pourvu seulement qu’il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l’ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu’ils trouvent nécessaire d’accomplir pour le salut de leur âme ; ce n’est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n’empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir. Il porte même préjudice à sa majesté même s’il s’immisce en cette affaire en donnant une consécration officielle aux écrits dans lesquels ses sujets s’efforcent de tirer leurs vues au clair, soit qu’il le fasse sous sa propre et très haute autorité, ce en quoi il s’expose au grief « César n’est pas au-dessus des grammairiens », soit, et encore plus, s’il abaisse sa suprême puissance assez bas pour protéger dans son Etat le despotisme clérical et quelques tyrans contre le reste de ses sujets.
- Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.
- Toutefois, qu’ils aient maintenant le champ libre pour s’y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s’opposaient à l’avènement d’une ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c’est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.
- Un prince qui ne trouve pas indigne de lui de dire qu’il tient pour un devoir de ne rien prescrire dans les affaires de religion aux hommes, mais de leur laisser en cela pleine liberté, qui par conséquent décline pour son compte l’épithète hautaine de tolérance, est lui-même éclairé : et il mérite d’être honoré par ses contemporains et la postérité reconnaissante, eu égard à ce que le premier il sortit le genre humain de la minorité, du moins dans un sens gouvernemental, et qu’il laissa chacun libre de se servir en tout ce qui est affaire de conscience, de sa propre raison. Sous lui, des prêtres vénérables ont le droit, sans préjudice des devoirs professionnels, de proférer leurs jugements et leurs vues qui s’écartent du symbole officiel, en qualité d’érudits, et ils ont le droit de les soumettre librement et publiquement à l’examen du monde, à plus forte raison toute autre personne qui n’est limitée par aucun devoir professionnel. Cet esprit de liberté s’étend encore à l’extérieur, même là où il se heurte à des obstacles extérieurs de la part d’un gouvernement qui méconnaît son propre rôle. Cela sert au moins d’exemple à ce dernier pour comprendre qu’il n’y a pas à concevoir la moindre inquiétude pour la durée publique et l’unité de la chose commune dans une atmosphère de liberté. Les hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir.
- J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’État qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.
- Mais aussi, seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute pas l’ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuse et bien disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu’un État libre ne peut oser: «Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez !»
- Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté de l’esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l’occasion de s’étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c’est-à-dire cette inclination et cette disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même en ce sens sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’homme, qui est alors plus qu’une machine, selon la dignité qu’il mérite.
- Dans les Nouvelles Hebdomadaires de Bueschning du 13 septembre, je lis aujourd’hui 30 du même mois l’annonce de la Revue Mensuelle Berlinoise, où se trouve la réponse de M. Mendelssohn à la même question? Je ne l’ai pas encore eue entre les mains ; sans cela elle aurait arrêté ma présente réponse, qui ne peut plus être considérée maintenant que comme un essai pour voir jusqu’où le hasard peut réaliser l’accord des pensées.
(Traduction Stéphane Piobetta)Source internet :
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