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dimanche 5 décembre 2010

L'inconscient : guide de lecture


L’INCONSCIENT : GUIDE DE LECTURE (Hatier, p. 44)


1-     Quelle(s) signification(s) peut-on donner à l’injonction socratique « connais-toi toi-même » ?
2-     Pourquoi une conception dualiste du sujet renforce-t-elle l’idée d’une souveraineté de la conscience sur nos existences ? En quoi une telle conception exclue-t-elle toute distinction entre le « psychique » et le « conscient » ?
3-     Quelles expériences de la vie quotidienne semblent pourtant mettre en question une telle certitude ? (vous pouvez vous appuyer sur les textes de Leibniz et de Descartes).
4-     En vous appuyant sur texte de Spinoza, expliquez en quoi la conscience peut être source d’illusions.
5-     En quoi le concept freudien d’ « inconscient » est-il radicalement différent de la notion d’ « inconscience » ou de « non-conscience » ?
6-     Sur quel point essentiel la plupart des critiques philosophiques du concept freudien d’inconscient portent-elles ? (appuyez-vous sur le texte d’Alain).
7-     En quoi la notion la notion d’inconscient implique-t-elle une « mise en question » du sujet pensant ? Cette mise en question implique-telle nécessairement le renoncement à toute idée de liberté du sujet ?

jeudi 25 novembre 2010

Conscience et illusion : Spinoza vs Descartes ?

Le nouvel Observateur H.S, juillet-Août 2009
Philippe Danino enseigne la philosophie au lycée Buffon à Paris. Agrégé de philosophie, il prépare une thèse de doctorat sur Spinoza.

DSn°1 (TS) : une bonne explication d'un passage du texte (2b: "Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi")

dimanche 21 novembre 2010

Est-il légitime de dire « je pense » ? (2)

"Il y a encore d'inoffensifs habitués de l'introspection qui crient qu'il existe des "certitudes immédiates", par exemple "je pense" ou, comme c'était la croyance superstitieuse de Schopenhauer , "je veux"; comme si dans ce cas la connaissance réussissait à se saisir de son objet à l'état nu et pur, en tant que "chose en Soi", sans falsification du côté du sujet ni du côté de l'objet. Mais la "certitude immédiate", comme la "connaissance absolue" ou la "chose en Soi" , contient une contradictio in adjecto, je le répéterai cent fois; il serait temps de se libérer de la duperie des mots. Le vulgaire, à la rigueur, peut bien croire que la connaissance consiste à connaître le fond des choses, mais le philosophe, lui, est bien obligé de se dire: "Si j'analyse le processus exprimé dans cette phrase: je pense, j'obtiens une série d'affirmations téméraires qu'il est difficile et peut-être impossible de justifier; par exemple, que c'est moi qui pense, qu'il faut absolument que quelque chose pense, que la pensée est le résultat de l'activité d'un être conçu comme cause, qu'il y a un "je" enfin qu'on a établi d'avance ce qu'il faut entendre par penser, et que je sais ce que c'est que penser. Car si je n'avais pas tranché la question par avance et pour mon compte, comment pourrais-je juger qu'il ne s'agit pas plutôt d'un "vouloir" ou d'un "sentir"? Bref, ce "je pense" suppose que je compare pour établir ce qu'il est, mon état présent avec d'autres états que j'ai observés en moi; vu qu'il me faut recourir à un "savoir" venu d'ailleurs, ce "je pense" n'a certainement pour moi aucune valeur de "certitude immédiate". Au lieu de cette "certitude immédiate" à laquelle le vulgaire peut croire, le cas échéant, le philosophe ne reçoit pour sa part qu'une poignée de problèmes métaphysiques, de véritables cas de conscience intellectuels, qui peuvent se formuler ainsi : Où suis-je allé chercher ma notion de "penser"? Pourquoi dois-je croire encore à la cause et à l'effet? Qu'est-ce qui me donne le droit de parler d'un "je" et d'un "je" qui soit une cause, et pour comble, cause de la pensée? Celui qui ose répondre immédiatement à ces questions métaphysiques en invoquant une sorte d'intuition de la connaissance, comme on le fait quand on dit "Je pense et je sais que cela au moins est vrai, réel, certain" celui-là ne rencontrera chez le philosophe d'aujourd'hui qu'un sourire et une double interrogation : "Monsieur, lui donnera-t-on peut-être à entendre, il est invraisemblable que vous ne vous trompiez point; mais pourquoi est-ce à tout prix la vérité qu'il vous faut? "?"

NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, première partie, Des préjugés des philosophes, aphorisme 16.


Est-il légitime de dire « je pense » ? (1)


Si l'on parle de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait très bref que les gens atteints de cette superstition n'aiment guère avouer ; c'est à savoir qu'une pensée vient quand « elle » veut et non quand « je » veux, en telle sorte que c'est falsifier les faits que de dire que le sujet « je » est la détermination du verbe « pense ». Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n'est là, pour le dire en termes modérés, qu'une hypothèse, une allégation ; surtout, ce n'est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c'est déjà trop dire que d'affirmer que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui même. On raisonne selon la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc... ». C'est par un raisonnement analogue que l'atomisme ancien plaçait à l'origine de la « force agissante » la parcelle de matière où réside cette force et à partir de laquelle elle agit, l'atome ; des esprits plus rigoureux ont fini par apprendre à se passer de ce dernier « résidu terrestre », et peut être arrivera-t-on un jour, même chez les logiciens, à se passer de ce petit « quelque chose », résidu qu'a laissé en s'évaporant le brave vieux « moi ».

NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, première partie, Des préjugés des philosophes, aphorisme 17.

vendredi 12 novembre 2010

DSn°1 (TS) : "Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi" (Alain)



TS                                                                                                                                                                                          8.11.10

DEVOIR SURVEILLÉ DE PHILOSOPHIE (3h)



Les animaux, autant que l’on peut deviner, n’ont point de passions1. Un animal mord ou s’enfuit selon l’occasion ; je ne dirai pas qu’il connaît la colère ou la peur, car rien ne laisse soupçonner qu’il veuille résister à l’une ou à l’autre, ni qu’il se sente vaincu par l’une ou par l’autre. Or c’est aussi pour la même raison que je suppose qu’il n’a point conscience. Remarquez que se qui se fait par l’homme sans hésitation, sans doute de soi, sans blâme de soi, est aussi sans conscience. Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. Il arrive que, dans les terreurs paniques, l’homme est emporté comme une chose. Sans hésitation, sans délibération, sans égard d’aucune sorte. Il ne sait plus alors ce qu’il fait. Mais observez les actions habituelles tant qu’elles ne rencontrent point d’obstacles, nous ne savons pas non plus ce que nous faisons. Le réveil vient toujours avec le doute ; il ne s’en sépare point. De même celui qui suit la passion n’a point de passion. La colère, le désir, la peur, ne sont plus alors que des mouvements.
Alain, propos II, 5 avril 1924

1. Ici, au sens philosophique du terme : les passions (du latin passio, « souffrance », au sens d’un état que l’on subit) désignent dans la philosophie classique les états affectifs et émotionnels de l’âme dans lesquels la volonté du sujet est passive, états  suffisamment puissants pour dominer la vie de l’esprit (comme l’amour, la haine, le désir, la colère, la peur,  etc.). Désigne le domaine de l’affectivité et des sentiments.


QUESTIONS :

1°) Dégagez l’idée directrice du texte et les grandes étapes de l’argumentation.

2°) Expliquez (et justifiez) les passages suivants :

a)    « Un animal mord ou s’enfuit selon l’occasion ; je ne dirai pas qu’il connaît la colère ou la peur (…) »
b)    « Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. »
c)    «celui qui suit la passion n’a point de passion. La colère, le désir, la peur, ne sont plus alors que des mouvements. »

3°) Pourquoi refuser la conscience à l’animal ? (développement problématisé et argumenté)

NB: Les questions sont destinées à guider votre réflexion. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit étudié dans son ensemble. Rappel : il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.



Bon courage.

mercredi 3 novembre 2010

La "question du sujet" : plan des leçons et lectures (TS)








LA QUESTION DU SUJET : LEÇONS

I.  LHOMME EXISTE COMME SUJET ( = Qui suis je ? Qui parle qand je dis « je » ? Définitions, problèmes, enjeux )

a. A la recherche du « sujet » : le sujet de laction et le sujet pensant. La subjectivité.
b. La personne ou « le pouvoir de dire je » (Kant). La question de lidentité.
c. Conscience et liberté. La question de la responsabilité. Le sujet en question ? Enjeux.

II. QU'EST-CE QUE LA CONSCIENCE ? (= Nature et fonction de la conscience ? En quoi fait-elle de lhomme un « sujet »  ?)

a. La conscience et la vie. Bergson. (Corrélat : LE VIVANT) 
b. Conscience et conscience de soi. (Lecture : O. SACKS, « Le marin perdu »).
c. La conscience comme pouvoir de réflexion. Alain (Corrélat : LA MORALE, LE DEVOIR)

III.  CONSCIENCE  ET CONNAISSANCE (= Quelles connaissances la conscience de soi peut-elle assurer ?)

a. Le « cogito ». Descartes. (Corrélats : LA RAISON ET LE RÉEL, LA VÉRITÉ)
b. L’âme et le corps. (Corrélats : LA MATIÈRE ET LESPRIT)
c. Le sujet de la connaissance. Le sujet « transcendantal ». Kant. Un sujet « pur » ? Husserl. Merleau-Ponty.

IV. CONSCIENCE ET ILLUSION (= La conscience, fondement de toute certitude ou source d illusions ?)

a. Les illusions de la conscience. (Corrélat : LA LIBERTÉ)
b. Linconscient. (Corrélat : LINCONSCIENT)
c. Le sujet en question. Le désir. (Corrélat : LE DÉSIR)







LECTURES - 




Hatier (ou polycopié)  :








Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), texte 7 p. 31.
Bergson, La conscience et la vie, L’Energie spitituelle (1919), texte 3 p. 27.
Alain, Textes choisis, P.U.F (extraits).




Descartes, Méditations métaphysiques (1641), extrait de la 1ère méditation, texte 2 p. 311 ; extrait de la 2ème méditation, texte 1 p. 25.




Descartes, Discours de la méthode, 4ème partie, 1637 (extrait polycopié).
Marx et Engels, L’idéologie allemande (1846), texte 10 p. 33.
Spinoza, Ethique, 1ère partie, Appendice (1677), texte 3 p. 46 ; Spinoza, Ethique, 3ème partie, texte 5 p. 401.
Freud, Introduction à la psychanalyse (1916), texte 12 p. 35 ; Une difficulté de la psychanalyse (1917), texte 4 p. 46 ; Abrégé de psychanalyse, texte 10 p. 43.
Alain, Eléments de philosophie (1941), texte 8 p. 50.





samedi 16 octobre 2010

Alain : Qu'est-ce que la conscience ?

ALAIN : Qu’est-ce que la conscience ? (extraits divers)

Alain : “penser, c’est peser”.

Qu'est-ce donc que dormir ? C'est une manière de penser ; dormir, c'est penser peu, c'est penser le moins possible. Penser, c'est peser ; dormir, c'est ne plus peser les témoignages. C'est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c'est accepter ; c'est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu'elles naissent et meurent à tout moment ; c'est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s'incline, comme au souffle du vent avant de s'engloutir sous la scène.

... Se réveiller, c'est se refuser à croire sans comprendre c'est examiner, c'est chercher autre chose que ce qui se montre ; c'est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l'on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l'on touche; c'est comparer des témoignages, et n'accepter que des images qui se tiennent ; ... c'est dire à la première apparence - tu n'es pas. Se réveiller, c'est se mettre à la recherche du monde.
Alain, Vigiles de l’Esprit (1942)


Alain : “savoir, c’est savoir qu’on sait”.

Afin de ne pas manquer l'idée, concevons un homme qui n'ait absolument pas de temps et que l'événement talonne sans cesse. Il y a de ces peurs paniques où l'individu galope, frappe, écrase, sans avoir conscience de ce qu'il fait. Peut-être voudra-t-on dire qu'il ne sait pas s'il n'a pas eu conscience au moment même, et s'il n'a pas oublié simplement les pensées ou perceptions qu'il avait dans le temps qu'il sauvait ainsi sa vie. Mais il faut savoir de quoi nous parlons et de quoi il parle en supposant un peu de conscience sur ses actes, un peu de conscience séparée de sa propre conscience. Cette séparation va contre le mot ; conscience ajoute à science ceci que les connaissances sont ensemble. La conscience égrenée n'est pas seulement faible ; elle tombe au néant. Ou, pour mieux dire, la bordure de conscience, séparée du centre qui l'éclaire, n'est rien de concevable. Parce que cet homme fuyant n'a pas eu le loisir de s'entretenir avec lui-même, de contempler un moment plusieurs chemins, enfin de douter, pour dire le mot, c'est comme s'il ne savait point du tout. Savoir c'est savoir qu'on sait. La réflexion n'est pas un accident de la pensée, mais toute la pensée. Revenez à l'exemple du gouffre et du vertige. Sans aucune réflexion sur ce que je vois en me penchant, peut-on dire que je vois ? En vain les bêtes ont des yeux, en vain les choses s'y peignent au fond comme en des tableaux ; ces tableaux sont pour nous qui observons comment leur œil est fait, non pour elles, parce qu'elles n'ont point loisir ni repos, ni discussion avec elles-mêmes. Mais qu'est-ce que discuter avec soi, sinon prendre à témoin ses semblables et la commune pensée ? Une pensée qui ne revient pas, qui ne compare pas, qui ne rassemble pas, n'est pas du tout une pensée ; en ce premier sens, on peut dire qu'une telle pensée n'est pas universelle, parce qu'elle ne rassemble pas le loin et le près ; il n'y a que l'univers qui fasse une pensée. Mais il faut dire aussi qu'une pensée qui ne convoque point d'autres pensants et tous les juges possibles n'est pas non plus une pensée. Les formes premières de la pensée seraient donc l'univers autour de l'objet et le faisant objet, et la société autour du sujet et le faisant sujet.
Alain, Les idées et les âges (1927)


Alain : “pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même”.

Qu'est-ce qu'un inconscient ? C'est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n'en a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s'examiner soi-même n'a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son propre cœur, ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d'examen moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu'on dit : " je sais que je sais ; je sais que je désire ; je sais que je veux. " Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entiers à ce qu'ils font et à ce qu'ils disent ; et par là ils ne sont point du tout pour eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu'il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de penser à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait ; c'est se méfier de soi ; c'est guetter de soi l'erreur ou la faute. Peser, penser, c'est le même mot ; ne le ferait-on qu'un petit moment, c'est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir. Qui s'emporte sans scrupule aucun, sans hésitation aucune, sans jugement aucun ne sait plus ce qu'il fait, et ne saura jamais ce qu'il a fait. Ce qui éclaire ce que nous faisons, c'est ce que nous ne faisons pas. Les simples possibles font comme un halo autour ; c'est le moins que l'on puisse percevoir. Telle est l'exacte situation, il me semble, d'un homme qui fuit et qui sait encore qu'il fuit ; ce n'est pas fuir tout à fait.
Alain, Vigiles de l’Esprit (1942)


Alain : “toute conscience est d’ordre moral”.

  Je ne me privais pas de faire paraître des profondeurs. Elles sont dans le patrimoine même ; et le plus difficile au monde est de dire en y pensant ce que tout le monde dit sans y penser. Un exemple suffira. Les gens de métier distinguent conscience psychologique et conscience morale. Sur quoi je remarquais d'abord que le mot psychologique n'est point du patrimoine, et qu'il est très inutile de s'en charger. Mais une autre remarque devait m'entraîner plus loin, c'est que le public comme les auteurs n'ont point coutume de dire conscience morale ; ils disent conscience, et tout est dit. Je devais donc m'arranger de cette belle sobriété, et j'y trouvai une idée brillante à l'abord, et de grande portée à suivre. Car toute conscience est d'ordre moral, puisqu'elle oppose toujours ce qui devrait être à ce qui est. Et même dans la perception toute simple, ce qui nous réveille de la coutume, c'est toujours une sorte de scandale, et une énergique résistance au simple fait. Toute connaissance, ainsi que je m'en aperçus, commence et se continue par des refus indignés, au nom même de l'honneur de penser. Car la conscience suppose une séparation de moi d'avec moi en même temps qu'une reprise de ce que l'on juge insuffisant, qu'il faut pourtant sauver. Toutes les apparences de la perception sont ainsi niées et conservées ; et c'est par cette opposition intime que l'on se réveille. D'où j'ai tiré tout courant que, sans la haute idée d'une mission de l'homme et sans le devoir de se redresser d'après un modèle, l'homme n'aurait pas plus de conscience que le chien ou la mouche. [...]
Alain, Histoire de mes pensées (1936)

[La conscience] est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée ; car celui qui ne se dit pas finalement : «Que dois-je penser ?» ne peut pas être dit penser. 
La conscience est toujours implicitement morale ; et l'immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu'on pense, et à ajourner le jugement intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui ne se posent aucune question d'eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n'exclut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels il manque la réflexion, c'est-à-dire le recul en soi-même qui permet de se connaître et de se juger ; et cela est proprement la conscience. 
Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu'on l'interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ? Je le saurai si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ? Je n'ai qu'à m'interroger ; mais j'aime bien mieux m'en rapporter à d'autres. 

Alain, Les  Arts  et  les  Dieux (1958)


Alain : “le moi est un refus d’être moi”.

Dans le sommeil, je suis tout, mais je n'en sais rien. La conscience suppose réflexion et division. La conscience n’est pas immédiate. Je pense, et puis je pense que je pense, par quoi je distingue Sujet et Objet, Moi et le monde. Moi et ma sensation. Moi et mon sentiment. Moi et mon idée. C'est bien le pouvoir de douter qui est la vie du moi. Par ce mouvement, tous les instants tombent au passé. Si l'on se retrouvait tout entier, c'est alors qu’on ne se reconnaîtrait pas. Le passé est insuffisant, dépassé. je ne suis plus cet enfant, cet ignorant, ce naïf. À ce moment-là même j'étais autre chose, en espérance, en avenir. La conscience de soi est la conscience d'un devenir et d'une formation de soi irréversible, irréparable. Ce que je voulais, je le suis devenu. Voilà le lien entre le passé et le présent, pour le mal comme pour le bien. 
Ainsi le moi est un refus d'être moi, qui en même temps conserve les moments dépassés. Se souvenir, c'est sauver ses souvenirs, c'est se témoigner qu'on les a dépassés. C'est les juger. Le passé, ce sont des expériences que je ne ferai plus. Un artiste reconnaît dans ses œuvres qu'il ne s’était pas encore trouvé lui-même, qu'il ne s’était pas encore délivré; mais il y retrouve aussi un pressentiment de ce qui a suivi. C'est cet élan qui ordonne les souvenirs selon le temps. 

Alain : “l’unité indivisible de la conscience”.

L'unité indivisible de la conscience se traduit à la fois dans les perceptions et dans les souvenirs. D'abord toute conscience a, si l'on peut dire, les mêmes dimensions que le monde. En vain l'on essaierait de ne percevoir qu'une chose, et séparée. Les relations loin et près, qui supposent une continuelle comparaison par-dessus toute limite, maintiennent devant la pensée une existence totale et indivisible, d'avance totale et indivisible - Les souvenirs sont comme des perceptions volantes, esquissées et niées ; ou bien ramenées à l'unité du monde présent, ou bien rapportées à l'unité du monde passé ou à venir. Tout ce qui est pensé est rapporté à un temps unique et sans limites. Il n'y a point de conscience qui ne suppose un monde qui a toujours été et sera toujours. C'est là-dessus que reposent les souvenirs et les projets... Dire moi, c'est se mouvoir sans cesse selon l'ordre du temps.
Alain, Manuscrits inédits (sans date).
Pour aller plus loin : Alain, Textes choisis, P.U.F (collection “Les grands textes”).

Descartes : Je pense, donc je suis


Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et [157] toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avois dès long-temps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étoient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pourcequ’alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resteroit point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi, a cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n’y avoit aucune chose qui fut telle qu'ils nous la font imaginer ; et parcequ’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étois sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avois prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étoient jamais entrées en l'esprit n’étoient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, étoit si ferme et si assurée , que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois.
Puis, examinant avec attention ce que j'étois, et voyant que je pouvois feindre que je n’avois aucun corps, et qu’il n'y avoit aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvois pas feindre pour cela que je n'étois point; et qu'au contraire de cela même que je pensois à douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment et très certainement que j’etois; au lieu que si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avois jamais imaginé eût été vrai, je n'avois aucune raison de croire que j'eusse été: je connus de là que j'etois une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et pour être n'a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis. est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connoître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne lairroit [sic] pas d’être tout ce qu’elle est.

                            Descartes, Discours de la méthode (1637), 4ème partie (extrait).
Texte intégral (4ème partie)

Descartes : Je suis, j'existe


Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l'esprit ces pensées ? Cela n'est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point ? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit.

                                                                                       Descartes, Méditation seconde, De la nature de l'esprit humain ; et qu'il est plus aisé à connaître que le corps (extrait).
Texte intégral (2ème méditation)