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jeudi 25 novembre 2010

Conscience et illusion : Spinoza vs Descartes ?

Le nouvel Observateur H.S, juillet-Août 2009
Philippe Danino enseigne la philosophie au lycée Buffon à Paris. Agrégé de philosophie, il prépare une thèse de doctorat sur Spinoza.

DSn°1 (TS) : une bonne explication d'un passage du texte (2b: "Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi")

vendredi 12 novembre 2010

DSn°1 (TS) : "Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi" (Alain)



TS                                                                                                                                                                                          8.11.10

DEVOIR SURVEILLÉ DE PHILOSOPHIE (3h)



Les animaux, autant que l’on peut deviner, n’ont point de passions1. Un animal mord ou s’enfuit selon l’occasion ; je ne dirai pas qu’il connaît la colère ou la peur, car rien ne laisse soupçonner qu’il veuille résister à l’une ou à l’autre, ni qu’il se sente vaincu par l’une ou par l’autre. Or c’est aussi pour la même raison que je suppose qu’il n’a point conscience. Remarquez que se qui se fait par l’homme sans hésitation, sans doute de soi, sans blâme de soi, est aussi sans conscience. Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. Il arrive que, dans les terreurs paniques, l’homme est emporté comme une chose. Sans hésitation, sans délibération, sans égard d’aucune sorte. Il ne sait plus alors ce qu’il fait. Mais observez les actions habituelles tant qu’elles ne rencontrent point d’obstacles, nous ne savons pas non plus ce que nous faisons. Le réveil vient toujours avec le doute ; il ne s’en sépare point. De même celui qui suit la passion n’a point de passion. La colère, le désir, la peur, ne sont plus alors que des mouvements.
Alain, propos II, 5 avril 1924

1. Ici, au sens philosophique du terme : les passions (du latin passio, « souffrance », au sens d’un état que l’on subit) désignent dans la philosophie classique les états affectifs et émotionnels de l’âme dans lesquels la volonté du sujet est passive, états  suffisamment puissants pour dominer la vie de l’esprit (comme l’amour, la haine, le désir, la colère, la peur,  etc.). Désigne le domaine de l’affectivité et des sentiments.


QUESTIONS :

1°) Dégagez l’idée directrice du texte et les grandes étapes de l’argumentation.

2°) Expliquez (et justifiez) les passages suivants :

a)    « Un animal mord ou s’enfuit selon l’occasion ; je ne dirai pas qu’il connaît la colère ou la peur (…) »
b)    « Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. »
c)    «celui qui suit la passion n’a point de passion. La colère, le désir, la peur, ne sont plus alors que des mouvements. »

3°) Pourquoi refuser la conscience à l’animal ? (développement problématisé et argumenté)

NB: Les questions sont destinées à guider votre réflexion. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit étudié dans son ensemble. Rappel : il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.



Bon courage.

mercredi 3 novembre 2010

La "question du sujet" : plan des leçons et lectures (TS)








LA QUESTION DU SUJET : LEÇONS

I.  LHOMME EXISTE COMME SUJET ( = Qui suis je ? Qui parle qand je dis « je » ? Définitions, problèmes, enjeux )

a. A la recherche du « sujet » : le sujet de laction et le sujet pensant. La subjectivité.
b. La personne ou « le pouvoir de dire je » (Kant). La question de lidentité.
c. Conscience et liberté. La question de la responsabilité. Le sujet en question ? Enjeux.

II. QU'EST-CE QUE LA CONSCIENCE ? (= Nature et fonction de la conscience ? En quoi fait-elle de lhomme un « sujet »  ?)

a. La conscience et la vie. Bergson. (Corrélat : LE VIVANT) 
b. Conscience et conscience de soi. (Lecture : O. SACKS, « Le marin perdu »).
c. La conscience comme pouvoir de réflexion. Alain (Corrélat : LA MORALE, LE DEVOIR)

III.  CONSCIENCE  ET CONNAISSANCE (= Quelles connaissances la conscience de soi peut-elle assurer ?)

a. Le « cogito ». Descartes. (Corrélats : LA RAISON ET LE RÉEL, LA VÉRITÉ)
b. L’âme et le corps. (Corrélats : LA MATIÈRE ET LESPRIT)
c. Le sujet de la connaissance. Le sujet « transcendantal ». Kant. Un sujet « pur » ? Husserl. Merleau-Ponty.

IV. CONSCIENCE ET ILLUSION (= La conscience, fondement de toute certitude ou source d illusions ?)

a. Les illusions de la conscience. (Corrélat : LA LIBERTÉ)
b. Linconscient. (Corrélat : LINCONSCIENT)
c. Le sujet en question. Le désir. (Corrélat : LE DÉSIR)







LECTURES - 




Hatier (ou polycopié)  :








Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), texte 7 p. 31.
Bergson, La conscience et la vie, L’Energie spitituelle (1919), texte 3 p. 27.
Alain, Textes choisis, P.U.F (extraits).




Descartes, Méditations métaphysiques (1641), extrait de la 1ère méditation, texte 2 p. 311 ; extrait de la 2ème méditation, texte 1 p. 25.




Descartes, Discours de la méthode, 4ème partie, 1637 (extrait polycopié).
Marx et Engels, L’idéologie allemande (1846), texte 10 p. 33.
Spinoza, Ethique, 1ère partie, Appendice (1677), texte 3 p. 46 ; Spinoza, Ethique, 3ème partie, texte 5 p. 401.
Freud, Introduction à la psychanalyse (1916), texte 12 p. 35 ; Une difficulté de la psychanalyse (1917), texte 4 p. 46 ; Abrégé de psychanalyse, texte 10 p. 43.
Alain, Eléments de philosophie (1941), texte 8 p. 50.





samedi 16 octobre 2010

Alain : Qu'est-ce que la conscience ?

ALAIN : Qu’est-ce que la conscience ? (extraits divers)

Alain : “penser, c’est peser”.

Qu'est-ce donc que dormir ? C'est une manière de penser ; dormir, c'est penser peu, c'est penser le moins possible. Penser, c'est peser ; dormir, c'est ne plus peser les témoignages. C'est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c'est accepter ; c'est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu'elles naissent et meurent à tout moment ; c'est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s'incline, comme au souffle du vent avant de s'engloutir sous la scène.

... Se réveiller, c'est se refuser à croire sans comprendre c'est examiner, c'est chercher autre chose que ce qui se montre ; c'est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l'on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l'on touche; c'est comparer des témoignages, et n'accepter que des images qui se tiennent ; ... c'est dire à la première apparence - tu n'es pas. Se réveiller, c'est se mettre à la recherche du monde.
Alain, Vigiles de l’Esprit (1942)


Alain : “savoir, c’est savoir qu’on sait”.

Afin de ne pas manquer l'idée, concevons un homme qui n'ait absolument pas de temps et que l'événement talonne sans cesse. Il y a de ces peurs paniques où l'individu galope, frappe, écrase, sans avoir conscience de ce qu'il fait. Peut-être voudra-t-on dire qu'il ne sait pas s'il n'a pas eu conscience au moment même, et s'il n'a pas oublié simplement les pensées ou perceptions qu'il avait dans le temps qu'il sauvait ainsi sa vie. Mais il faut savoir de quoi nous parlons et de quoi il parle en supposant un peu de conscience sur ses actes, un peu de conscience séparée de sa propre conscience. Cette séparation va contre le mot ; conscience ajoute à science ceci que les connaissances sont ensemble. La conscience égrenée n'est pas seulement faible ; elle tombe au néant. Ou, pour mieux dire, la bordure de conscience, séparée du centre qui l'éclaire, n'est rien de concevable. Parce que cet homme fuyant n'a pas eu le loisir de s'entretenir avec lui-même, de contempler un moment plusieurs chemins, enfin de douter, pour dire le mot, c'est comme s'il ne savait point du tout. Savoir c'est savoir qu'on sait. La réflexion n'est pas un accident de la pensée, mais toute la pensée. Revenez à l'exemple du gouffre et du vertige. Sans aucune réflexion sur ce que je vois en me penchant, peut-on dire que je vois ? En vain les bêtes ont des yeux, en vain les choses s'y peignent au fond comme en des tableaux ; ces tableaux sont pour nous qui observons comment leur œil est fait, non pour elles, parce qu'elles n'ont point loisir ni repos, ni discussion avec elles-mêmes. Mais qu'est-ce que discuter avec soi, sinon prendre à témoin ses semblables et la commune pensée ? Une pensée qui ne revient pas, qui ne compare pas, qui ne rassemble pas, n'est pas du tout une pensée ; en ce premier sens, on peut dire qu'une telle pensée n'est pas universelle, parce qu'elle ne rassemble pas le loin et le près ; il n'y a que l'univers qui fasse une pensée. Mais il faut dire aussi qu'une pensée qui ne convoque point d'autres pensants et tous les juges possibles n'est pas non plus une pensée. Les formes premières de la pensée seraient donc l'univers autour de l'objet et le faisant objet, et la société autour du sujet et le faisant sujet.
Alain, Les idées et les âges (1927)


Alain : “pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même”.

Qu'est-ce qu'un inconscient ? C'est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n'en a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s'examiner soi-même n'a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son propre cœur, ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d'examen moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu'on dit : " je sais que je sais ; je sais que je désire ; je sais que je veux. " Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entiers à ce qu'ils font et à ce qu'ils disent ; et par là ils ne sont point du tout pour eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu'il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de penser à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait ; c'est se méfier de soi ; c'est guetter de soi l'erreur ou la faute. Peser, penser, c'est le même mot ; ne le ferait-on qu'un petit moment, c'est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir. Qui s'emporte sans scrupule aucun, sans hésitation aucune, sans jugement aucun ne sait plus ce qu'il fait, et ne saura jamais ce qu'il a fait. Ce qui éclaire ce que nous faisons, c'est ce que nous ne faisons pas. Les simples possibles font comme un halo autour ; c'est le moins que l'on puisse percevoir. Telle est l'exacte situation, il me semble, d'un homme qui fuit et qui sait encore qu'il fuit ; ce n'est pas fuir tout à fait.
Alain, Vigiles de l’Esprit (1942)


Alain : “toute conscience est d’ordre moral”.

  Je ne me privais pas de faire paraître des profondeurs. Elles sont dans le patrimoine même ; et le plus difficile au monde est de dire en y pensant ce que tout le monde dit sans y penser. Un exemple suffira. Les gens de métier distinguent conscience psychologique et conscience morale. Sur quoi je remarquais d'abord que le mot psychologique n'est point du patrimoine, et qu'il est très inutile de s'en charger. Mais une autre remarque devait m'entraîner plus loin, c'est que le public comme les auteurs n'ont point coutume de dire conscience morale ; ils disent conscience, et tout est dit. Je devais donc m'arranger de cette belle sobriété, et j'y trouvai une idée brillante à l'abord, et de grande portée à suivre. Car toute conscience est d'ordre moral, puisqu'elle oppose toujours ce qui devrait être à ce qui est. Et même dans la perception toute simple, ce qui nous réveille de la coutume, c'est toujours une sorte de scandale, et une énergique résistance au simple fait. Toute connaissance, ainsi que je m'en aperçus, commence et se continue par des refus indignés, au nom même de l'honneur de penser. Car la conscience suppose une séparation de moi d'avec moi en même temps qu'une reprise de ce que l'on juge insuffisant, qu'il faut pourtant sauver. Toutes les apparences de la perception sont ainsi niées et conservées ; et c'est par cette opposition intime que l'on se réveille. D'où j'ai tiré tout courant que, sans la haute idée d'une mission de l'homme et sans le devoir de se redresser d'après un modèle, l'homme n'aurait pas plus de conscience que le chien ou la mouche. [...]
Alain, Histoire de mes pensées (1936)

[La conscience] est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée ; car celui qui ne se dit pas finalement : «Que dois-je penser ?» ne peut pas être dit penser. 
La conscience est toujours implicitement morale ; et l'immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu'on pense, et à ajourner le jugement intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui ne se posent aucune question d'eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n'exclut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels il manque la réflexion, c'est-à-dire le recul en soi-même qui permet de se connaître et de se juger ; et cela est proprement la conscience. 
Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu'on l'interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ? Je le saurai si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ? Je n'ai qu'à m'interroger ; mais j'aime bien mieux m'en rapporter à d'autres. 

Alain, Les  Arts  et  les  Dieux (1958)


Alain : “le moi est un refus d’être moi”.

Dans le sommeil, je suis tout, mais je n'en sais rien. La conscience suppose réflexion et division. La conscience n’est pas immédiate. Je pense, et puis je pense que je pense, par quoi je distingue Sujet et Objet, Moi et le monde. Moi et ma sensation. Moi et mon sentiment. Moi et mon idée. C'est bien le pouvoir de douter qui est la vie du moi. Par ce mouvement, tous les instants tombent au passé. Si l'on se retrouvait tout entier, c'est alors qu’on ne se reconnaîtrait pas. Le passé est insuffisant, dépassé. je ne suis plus cet enfant, cet ignorant, ce naïf. À ce moment-là même j'étais autre chose, en espérance, en avenir. La conscience de soi est la conscience d'un devenir et d'une formation de soi irréversible, irréparable. Ce que je voulais, je le suis devenu. Voilà le lien entre le passé et le présent, pour le mal comme pour le bien. 
Ainsi le moi est un refus d'être moi, qui en même temps conserve les moments dépassés. Se souvenir, c'est sauver ses souvenirs, c'est se témoigner qu'on les a dépassés. C'est les juger. Le passé, ce sont des expériences que je ne ferai plus. Un artiste reconnaît dans ses œuvres qu'il ne s’était pas encore trouvé lui-même, qu'il ne s’était pas encore délivré; mais il y retrouve aussi un pressentiment de ce qui a suivi. C'est cet élan qui ordonne les souvenirs selon le temps. 

Alain : “l’unité indivisible de la conscience”.

L'unité indivisible de la conscience se traduit à la fois dans les perceptions et dans les souvenirs. D'abord toute conscience a, si l'on peut dire, les mêmes dimensions que le monde. En vain l'on essaierait de ne percevoir qu'une chose, et séparée. Les relations loin et près, qui supposent une continuelle comparaison par-dessus toute limite, maintiennent devant la pensée une existence totale et indivisible, d'avance totale et indivisible - Les souvenirs sont comme des perceptions volantes, esquissées et niées ; ou bien ramenées à l'unité du monde présent, ou bien rapportées à l'unité du monde passé ou à venir. Tout ce qui est pensé est rapporté à un temps unique et sans limites. Il n'y a point de conscience qui ne suppose un monde qui a toujours été et sera toujours. C'est là-dessus que reposent les souvenirs et les projets... Dire moi, c'est se mouvoir sans cesse selon l'ordre du temps.
Alain, Manuscrits inédits (sans date).
Pour aller plus loin : Alain, Textes choisis, P.U.F (collection “Les grands textes”).

Victor Hugo : La conscience


Victor HUGO (1802-1885) 
(Recueil : La légende des siècles


La conscience




Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'oeil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l'on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l'aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L'oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C'est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.