lundi 13 septembre 2010

Devoir de maison n°1 (STI)

TSTI – DM n°1 Rentrée 2010


Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 1)
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce  à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne ; car sans la moindre loi, rien, pas même la plus grande absurdité  (Unsinn) ne pourrait se maintenir bien longtemps. Ainsi l’inévitable  conséquence de cette absence de loi dans la pensée ou d’un affranchissement des restrictions imposées par la raison, c’est que cette liberté de penser y trouve finalement sa perte. Et puisque ce n’est nullement la faute d’un malheur quelconque, mais d’un véritable orgueil, la liberté est perdue par étourderie (verscherzt) au sens propre du terme. […] Ainsi, la liberté de penser, quand elle va jusqu’à vouloir s’affranchir des lois mêmes de la raison finit par s’anéantir de ses propres mains.
Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a).  […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile.
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.

Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)

Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières (Aufklärung) la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénonciation convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence  un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.


Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128
Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 3)

Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. […]
KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).

NOTES :

1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.

A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 3),  vous répondrez aux questions suivantes :

1°) Que signifie « penser librement » ? Expliquez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser.

2°) Qu’est-ce que « penser par soi-même » ?

3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?

4°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?

5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.

Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.

Devoir de maison n°1 (TS)



TS – DM n°1                   Rentrée 2010




Kant : Qu’est-ce que les Lumières ? (texte 1)

Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction autrui. Sapere aude1, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d'hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère (naturaliter maiorennes2) et c’est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer d'autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux le pas qui mène vers la majorité - ce qui lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. Mais un tel exemple rend cependant timide et dissuade ordinairement de toute autre tentative ultérieure. Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de parvenir à sortir d'une minorité qui est presque devenue pour. lui une nature. Et même il y a pris goût et il est pour le moment incapable de se servir de son propre entendement puisqu'on ne lui en a jamais laissé faire la tentative. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage de la raison, ou plutôt du mauvais usage des dons naturels, sont les fers qui enchaînent une minorité qui se prolonge. Mais celui qui secouerait ces chaînes ne saurait faire qu'un saut maladroit par-dessus le fossé le plus étroit, parce qu'il n'est pas encore habitué à pareille liberté de mouvement. Aussi peu nombreux sont ceux qui ont réussi à se dégager de la minorité par un travail de transformation opéré sur leur propre esprit, et à faire tout de même un parcours assuré.
Mais qu'un public s'éclaire lui-même, c'est plus probable. C'est même, pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car il se trouvera toujours, y compris parmi les tuteurs attitrés du peuple, quelques individus pensant par eux-mêmes et qui, après avoir secoué le joug de la minorité, propageront autour d'eux l'esprit d'une appréciation raisonnable de la valeur et de la vocation propres de chaque homme à penser par soi- même. Mais ce qu'il faut bien voir en même temps, c'est que le public qui aura été mis sous ce joug auparavant par les tuteurs, les forcera à leur tour à se soumettre, pour peu qu'il y soit incité par la découverte que certains sont eux-mêmes incapables de toute lumière ; tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés, parce qu'ils finissent par se venger de ceux-là mêmes qui en furent les auteurs ou de leurs prédécesseurs. Telle est la raison qui fait qu'un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Il est possible qu'une révolution entraîne la chute du despotisme personnel, qu'elle mette fin à une oppression inspirée par la cupidité ou l'ambition, mais jamais elle n'amènera une vraie réforme du mode de penser, et de nouveaux préjugés surgiront qui serviront aussi bien que les anciens à tenir en lisières un peuple qui ne pense pas.
Or, pour parvenir à ces Lumières, rien d'autre n'est requis que la liberté et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison, sous tous les rapports. J’entends de toutes parts lancer cet avertissement : Ne raisonnez pas ! L'officier dit: « Ne raisonnez pas, exécutez ! » Le conseiller au département du fisc dit: « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre dit: « Ne raisonnez pas, ayez la foi ! » (Il n'y a qu'un seul maître au monde3 qui dise : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez mais obéissez ») Partout en ce monde, il y a limitation de la liberté. Mais quelle limitation est une entrave aux Lumières, quelle autre ne l'est pas et au contraire les fait progresser ? Je réponds : l'usage public de notre raison doit toujours être libre et lui seul petit finir par amener les Lumières parmi les hommes. Mais l'usage privé qu'on fait de la raison peut souvent être très étroitement limité, sans pour autant empêcher notablement le progrès des Lumières. Par usage public de sa propre raison, j'entends l'usage qu'en fait quelqu'un à titre de savant, devant l'ensemble du public qui lit. Par usage privé, j'entends l'usage qu'il lui est permis de faire de sa raison dans l'exercice d'une charge civile ou d'une fonction déterminée qui lui sont confiées. Cela dit, pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire au moyen duquel quelques membres de cette communauté doivent se comporter de façon purement passive afin d'être dirigés par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques, ou du moins d'être empêchés de s'y opposer. Dans ce cas assurément, raisonner n'est pas permis ; il faut au contraire qu'on obéisse. Mais dans la mesure où cet individu, qui n'est qu'une pièce de la machine, se considère en même temps comme membre de toute une communauté, voire de la société civile universelle, il s'ensuit qu'en sa qualité de savant qui s'adresse par ses écrits à un public au sens propre du terme, il peut incontestablement raisonner sans qu'en souffrent les activités auxquelles il est proposé partiellement en tant que membre passif. Ainsi il serait désastreux qu'un officier à qui son supérieur vient de donner un ordre, veuille, dans l'exercice de ses fonctions, discuter bien haut de la rationalité des moyens envisagés ou de l'utilité de cet ordre : il faut qu'il obéisse. Mais on ne saurait équitablement lui interdire de faire des remarques en tant que savant sur les fautes commises en service de guerre et de les soumettre au jugement public. Le citoyen ne saurait refuser de payer les impôts dont il est redevable, et une critique mal avisée de ces charges alors qu'il doit s'en acquitter peut même être sanctionnée en tant que scandale (qui pourrait occasionner des actes d'insoumission  généralisés). Néanmoins, ce même homme n'agit pas à l'encontre de son devoir de citoyen s'il exprime publiquement, en tant que savant, sa façon de penser contre l'absurdité, voire l'injustice de telles impositions. De même, un prêtre est tenu de livrer son enseignement à ses catéchumènes et à ses paroissiens selon le symbole de l'Église qu'il sert, puisque c'est à cette condition qu'on lui en a confié la charge. Mais, en tant qu'homme instruit, il a entière liberté et même plus, il a la mission de s'ouvrir au public de toutes ses pensées soigneusement examinées et bien intentionnées, sur les imperfections que comportent ces symboles, et de lui communiquer des propositions en vue d'une meilleure organisation des affaires religieuses et ecclésiastiques. À cet égard, il n'y a rien non plus qui puisse être imputé à sa conscience, car ce qu'il enseigne  ne par suite de ses fonctions à titre de mandataire de l'Eglise, il le présente comme quelque chose qu'il n'a pas le pouvoir d'enseigner librement à son idée, mais qu'il est chargé d'enseigner selon les instructions et au nom d'un autre. Il dira: « Notre Église enseigne ceci ou cela. » «  Voici les arguments dont elle se sert. » Il tirera alors pour sa paroisse toute l'utilité pratique des préceptes auxquels lui-même ne souscrirait point avec une totale conviction mais qu'il peut néanmoins se permettre d'exposer, parce qu'il n'est quand même pas totalement impossible qu'il ne s'y trouve une vérité cachée, mais qu’en tout cas, on n'y rencontre rien qui soit en contradiction avec la religion intérieure. Car si tel était le cas, il ne pourrait en toute conscience exercer son ministère et il devrait s'en démettre. Donc l'usage qu'il fait de sa raison devant la communauté de ses fidèles en tant que leur pasteur est simplement un usage privé, parce que cette communauté, si vaste qu'elle soit, n'est jamais qu'une union familiale. Et par rapport à elle, il n'est pas libre, en tant que prêtre, et il ne lui est pas non plus permis de l'être puisqu'il exerce une charge qui lui a été déléguée par un autre. En revanche, en tant que savant qui par ses écrits s'adresse au public proprement dit, c'est-à-dire au monde, donc en tant qu'homme d'Église dans l'usage public de sa raison, il dispose d'une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom, car prétendre que les tuteurs du peuple, dans le domaine de la spiritualité, doivent être eux-mêmes mineurs, est une ineptie qui aboutirait à perpétuer les inepties. […]

KANT, Réponse à la question : « qu’est-ce que les Lumières ? », (1784) – Traduction du texte allemand par Jacqueline LAFFITE (extrait).

NOTES :

1. « Ose être sage » (formule empruntée à Horace, Epitres, II, livre I, vers 40)
2. Majeurs du point de vue de la nature, qui les a rendus adultes.
3. Allusion à Frédéric II de Prusse, « despote éclairé » aux yeux de Kant.

Kant : Les maximes de la pensée (texte 2)

Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût ; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes : 1. penser par soi-même ; 2. penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans prejugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle prejugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement, et c'est la superstition. On nomme les Lumières < Aufklärung > la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénoncia- tion convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée, nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels < die Naturgabe > de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme esprit ouvert < von erweiterter Denhungsart > que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu'il ne peut terminer qu’en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison.


Kant, Critique de la faculté de juger, § 40, Vrin, pp. 127-128.

Kant : Que signifie la liberté de penser ? (texte 3)

Hommes de grand talent, vous qui avez des vites si larges ! J'honore votre talent, et j'affectionne votre sentiment de l'humanité. Mais avez-vous bien songé à ce que vous faites, et où la raison se verra entraînée par vos disputes ? Sans doute, vous désirez que la liberté de penser soit maintenue intacte : sans elle, en effet, c'en serait bientôt fini des libres élans de votre génie lui-même. Voyons ce qui doit naturellement suivre de cette liberté de penser, si le genre de méthode dont vous avez commencé de vous servir se généralise.
À la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions- nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous conmmuniquons les nôtres ? Aussi bien, l'on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser - l'unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s'attachent à cette condition.
En second lieu, la liberté de penser est prise au sens où elle s'oppose à la contrainte exercée sur la conscience (Gewissenszwang). C'est là ce qui se passe lorsqu’en matière de religion en dehors de toute contrainte externe, des citoyens se posent en tuteurs à l'égard d'autres citoyens et que, au lieu de donner des arguments, ils s'entendent, au moyen de formules de foi obligatoires et en inspirant la crainte poignante du danger d'une recherche personnelle, à bannir tout examen de la raison grâce  à l'impression produite à temps sur les esprits.
En troisième lieu, la liberté de penser signifie que la raison ne se soumette à aucune autre loi que celle qu'elle se donne à elle- même. Et son contraire est la maxime d'un usage sans loi de la raison - afin, comme le génie en fait le rêve, de voir plus loin qu'en restant dans les limites de ses lois. Il s'ensuit comme naturelle conséquence que, si la raison ne veut point être soumise à la loi qu'elle se donne à elle-même, il faut qu'elle s'incline sous le joug des lois qu'un autre lui donne.

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.


Kant : La mexime de toujours penser par soi-même, c’est les Lumières (texte 4)

Amis de l’humanité et de ce qui est le plus saint à ses yeux ! Qu’il s’agisse de faits, qu’il s’agisse de raisonnements, admettez ce qui vous paraîtra le plus digne de foi après un examen attentif et loyal. Mais ne contestez point à la raison ce qui en fait le souverain Bien sur la terre : je veux dire le privilège d’être la pierre de touche décisive de la vérité a).  […]
Ce débat, tout un chacun peut le mener avec soi-même ; en un tel examen, il verra bientôt l’enthousiasme (Schwärmerei) et la superstition perdre pied, même s’il est loin de posséder les connaissances pour les réfuter l’un et l’autre en vertu de raisons objectives. C’est en effet qu’il se sert simplement de la maxime de la conservation de la raison par elle-même. Instaurer les Lumières (Aufklärung), au moyen de l’éducation, en quelques sujets, est une chose aisée par conséquent ; il suffit d’habituer les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible. Il se trouve, en effet, des obstacles extérieurs qui peuvent en partie interdire ce genre d’éducation ou le rendre plus difficile
a) Penser par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en soi – c’est-à-dire en sa propre raison. Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung [c’est les Lumières]. Cela suppose bien moins que ne se l’imaginent ceux qui veulent voir l’Aufklärung dans les connaissances acquises ; elle consiste plutôt en un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître et il arrive souvent que celui qui est abondamment pourvu de connaissances soit le moins éclairé sur leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie rien de plus que poser cette question au sujet de tout ce que l’on doit admettre : est-il possible de prendre pour un principe universel de l’usage de la raison celui en vertu duquel on admet quelque chose ou bien encore la règle qui dérive de ce que l’on admet. (note de Kant).

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Vrin, pp. 86-87.


A partir de la lectures attentive des textes de Kant (DM n°1, textes 1 à 4),  vous répondrez aux questions suivantes :

1°) Qu’est-ce que « les Lumières » selon kant ?

2°) Que signifie « penser librement » ? Précisez les différents sens que Kant donne à la liberté de penser. Quels sont les obstacles essentiels à la libre pensée selon Kant ?

3°) Montrez qu’il n’y a pas contradiction entre « penser par soi-même » et « penser en commun avec d’autres ». En quel sens peut-on aller jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de « penser par soi-même » sans « penser en commun avec d’autres » ?

4°) Expliquez la distinction opérée par Kant entre l ‘ « usage privé » et l’ « usage public » de sa propre raison (appuyez-vous sur les exemples du texte). Montrez en quoi cette distinction peut permettre de résoudre le problème de la liberté d’expression.

5°) Peut-on penser par soi-même ? En vous appuyant sur ces textes vous vous interrogerez sur les conditions de possibilité d’une libre pensée, ses obstacles, ainsi que les moyens d’une éventuelle libération.

Consigne : ces questions sont destinées guider votre réflexion dans l’explication des différents textes. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que les textes soient d’abord étudiés dans leur ensemble et leur cohérence.

vendredi 10 septembre 2010

Qu'est-ce que les Lumières ? (Liens)

L'exposition de la BNF sur l'esprit des Lumières (lire en particulier "l'esprit des Lumières") :

Une conférence à télécharger (MP3) de TODOROV sur l'esprit des Lumières :


Qu'est-ce que les Lumières ? (texte intégral)

Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)

Par Emmanuel Kant (1724-1804)  

  1. Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
  2. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.
  3. Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.
  4. Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.
  5. Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas »! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez : » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? - Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des lumières. J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d’être tournés, par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir. Mais, qu’une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d’une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s’appuyant sur son propre entendement, s’adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu’en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l’on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu’il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s’il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n’ira pas à l’encontre des devoirs d’un citoyen, s’il s’exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l’injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l’enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l’Église qu’il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais, en tant que savant, il a pleine liberté, et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu’il y a d’incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d’une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n’y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. Car ce qu’il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l’Eglise, il le présente comme quelque chose au regard de quoi il n’a pas libre pouvoir d’enseigner selon son opinion personnelle, mais en tant qu’enseignement qu’il s’est engagé à professer au nom d’une autorité étrangère.
  6. Il dira « Notre Église enseigne telle ou telle chose. Voilà les arguments dont elle se sert ». Il tirera en cette occasion pour sa paroisse tous les avantages pratiques de propositions auxquelles il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu’il s’est pourtant engagé à exposer parce qu’il n’est pas entièrement impossible qu’il s’y trouve une vérité cachée, et qu’en tout cas, du moins, rien ne s’y trouve qui contredise la religion intérieure. Car, s’il croyait trouver rien de tel, il ne saurait en conscience conserver ses fonctions ; il devrait s’en démettre. Par conséquent l’usage de sa raison que fait un éducateur en exercice devant son assistance est seulement un usage privé, parce qu’il s’agit simplement d’une réunion de famille, si grande que celle-ci puisse être, et, par rapport à elle, en tant que prêtre, il n’est pas libre et ne doit non plus l’être, parce qu’il remplit une fonction étrangère. Par contre, en tant que savant, qui parle par des écrits au public proprement dit, c’est-à-dire au monde, - tel donc un membre du clergé dans l’usage public de sa raison - il jouit d’une liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison et de parler en son propre nom. Car prétendre que les tuteurs du peuple (dans les affaires spirituelles) doivent être eux-mêmes à leur tour mineurs, c’est là une ineptie, qui aboutit à la perpétuation éternelle des inepties.
  7. Mais une telle société ecclésiastique, en quelque sorte un synode d’Églises, ou une classe de Révérends (comme elle s’intitule elle-même chez les Hollandais), ne devrait-elle pas être fondée en droit à faire prêter serment sur un certain symbole immuable, pour faire peser par ce procédé une tutelle supérieure incessante sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, et pour précisément éterniser cette tutelle ? Je dis que c’est totalement impossible. Un tel contrat qui déciderait d’écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l’autorité suprême, par des Parlements, et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d’étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d’un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l’incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : « Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ? » Éventuellement il pourrait arriver que cette loi fût en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l’attente d’une loi meilleure, en vue d’introduire un certain ordre. Mais c’est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l’institution actuelle, et de les formuler d’une façon publique, c’est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l’ordre établi. Et cela jusqu’au jour où l’examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l’accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône : projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l’institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l’ancienne. Mais, s’unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d’une vie d’homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l’humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà ce qui est absolument interdit.
  8. Un homme peut bien, en ce qui le concerne, ajourner l’acquisition d’un savoir qu’il devrait posséder. Mais y renoncer, que ce soit pour sa propre personne, et bien plus encore pour la postérité, cela s’appelle voiler les droits sacrés de l’humanité et les fouler aux pieds. Or, ce qu’un peuple lui-même n’a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore bien moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède justement de ce fait qu’il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre. Pourvu seulement qu’il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l’ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu’ils trouvent nécessaire d’accomplir pour le salut de leur âme ; ce n’est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n’empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir. Il porte même préjudice à sa majesté même s’il s’immisce en cette affaire en donnant une consécration officielle aux écrits dans lesquels ses sujets s’efforcent de tirer leurs vues au clair, soit qu’il le fasse sous sa propre et très haute autorité, ce en quoi il s’expose au grief « César n’est pas au-dessus des grammairiens », soit, et encore plus, s’il abaisse sa suprême puissance assez bas pour protéger dans son Etat le despotisme clérical et quelques tyrans contre le reste de ses sujets.
  9. Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.
  10. Toutefois, qu’ils aient maintenant le champ libre pour s’y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s’opposaient à l’avènement d’une ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c’est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.
  11. Un prince qui ne trouve pas indigne de lui de dire qu’il tient pour un devoir de ne rien prescrire dans les affaires de religion aux hommes, mais de leur laisser en cela pleine liberté, qui par conséquent décline pour son compte l’épithète hautaine de tolérance, est lui-même éclairé : et il mérite d’être honoré par ses contemporains et la postérité reconnaissante, eu égard à ce que le premier il sortit le genre humain de la minorité, du moins dans un sens gouvernemental, et qu’il laissa chacun libre de se servir en tout ce qui est affaire de conscience, de sa propre raison. Sous lui, des prêtres vénérables ont le droit, sans préjudice des devoirs professionnels, de proférer leurs jugements et leurs vues qui s’écartent du symbole officiel, en qualité d’érudits, et ils ont le droit de les soumettre librement et publiquement à l’examen du monde, à plus forte raison toute autre personne qui n’est limitée par aucun devoir professionnel. Cet esprit de liberté s’étend encore à l’extérieur, même là où il se heurte à des obstacles extérieurs de la part d’un gouvernement qui méconnaît son propre rôle. Cela sert au moins d’exemple à ce dernier pour comprendre qu’il n’y a pas à concevoir la moindre inquiétude pour la durée publique et l’unité de la chose commune dans une atmosphère de liberté. Les hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir. 
  12. J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’État qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.
  13. Mais aussi, seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute pas l’ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuse et bien disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu’un État libre ne peut oser: «Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez !»
  14. Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté de l’esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l’occasion de s’étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c’est-à-dire cette inclination et cette disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même en ce sens sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’homme, qui est alors plus qu’une machine, selon la dignité qu’il mérite.
  15. Dans les Nouvelles Hebdomadaires de Bueschning du 13 septembre, je lis aujourd’hui 30 du même mois l’annonce de la Revue Mensuelle Berlinoise, où se trouve la réponse de M. Mendelssohn à la même question? Je ne l’ai pas encore eue entre les mains ; sans cela elle aurait arrêté ma présente réponse, qui ne peut plus être considérée maintenant que comme un essai pour voir jusqu’où le hasard peut réaliser l’accord des pensées.
(Traduction Stéphane Piobetta)
Source internet : 
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jeudi 9 septembre 2010

La question de l'homme

La question de l'homme
Qu'est-ce que l'homme ? La physiologie étudie son corps, la psychologie étudie son âme, la sociologie l'étudie comme être social. L'homme est pour nous un produit de la nature ; nous le connaissons comme nous connaissons d'autres êtres vivants. Il est aussi un produit de l'Histoire, que nous étudions en soumettant la tradition à un examen critique, en cherchant à comprendre le sens que les hommes ont donnés à leurs actes et à leurs pensées, en expliquant les événements par des motifs, des situations, des données naturelles. Les sciences humaines ont apporté toutes sortes de connaissances, mais non celle de l'homme dans sa totalité.
La question qui se pose, c'est de savoir s'il en général possible de se faire une idée exhaustive de l'homme au moyen de ce qu'on peut savoir de lui ; ou bien, si l'homme est, au-delà de ce savoir, quelque chose de plus : une liberté qui échappe à toute connaissance objective, mais qui lui reste pourtant présente comme une réalité indestructible.
En effet, l'homme peut être abordé de deux manières : comme objet de recherche scientifique et comme existence d'une liberté inaccessible à toute science. Dans le premier cas, nous parlons de l'homme comme objet ; dans le second, d'une réalité qu'il nous est impossible d'objecter : l'homme est ; [...] Ce que nous pouvons savoir de lui n'est pas exhaustif ; son être, nous ne pouvons que l'éprouver à l'origine même de notre pensée et de notre action. L'homme est en principe plus que ce qu'il peut savoir de soi. [...]
Je le répète encore une fois : l'homme, en tant que réalité empirique dans le monde, est un objet que l'on peut connaître. [...] Or toutes ces voies que la connaissance emprunte permettent de saisir quelque chose de l'homme – quelque chose de réel – mais jamais l'homme dans sa totalité. Lorsque des théories scientifiques de cette sorte se prennent pour la connaissance absolue de l'homme tout entier – ce qui leur est arrivé à toutes – elles perdent de vue l'homme véritable ; celui qui se fie à elles voit presque s'éteindre en lui la conscience de l'homme et enfin même de l'humain, la conscience de l'humaine condition qui est liberté et rapport à Dieu. [...]
C'est là le grand problème de la condition humaine : où l'homme peut-il trouver sa ligne de conduite ? Une chose est certaine : sa vie ne s'écoule pas comme celle des animaux en se répétant purement et simplement selon des lois naturelles à travers la suite des générations ; étant libre, il ne peut pas être rassuré sur son être ; mais en même temps, sa liberté lui donne des chances de devenir encore ce qu'il est capable d'être, de réaliser son être le plus authentique. Il lui est donné, avec sa liberté, de pouvoir user de sa vie comme d'un matériau. C'est pourquoi lui seul a une histoire, c'est-à-dire qu'il vit non pas seulement selon son héritage biologique, mais encore selon la tradition. La vie de l'homme ne se déroule donc pas comme un processus naturel ; mais sa liberté demande à être guidée. [...] Ce que nous cherchons, c'est ce qui peut servir à l'homme de guide suprême. [...]
Karl Jaspers*, Introduction à la philosophie (Einführung in die Philosophie , 1950), trad. J. Hersch, Plon, 1951. (extraits)
*Philosophe allemand (Oldenburg, 1883 — Bâle, 1969). D'abord médecin-psychiatre (Manuel de psychopathologie générale, 1913), Karl Jaspers a enseigné à Heidelberg, puis, opposé au nazisme, il fut accueilli par l'université de Bâle.

Le sens de la philosophie




Qu'est ce que la philosophie ?
On n'est d'accord ni sur ce qu'est la philosophie,ni sur ce qu'elle vaut. On attend d'elle des révélations extraordinaires, ou bien, la considérant comme une réflexion sans objet, on la laisse de côté avec indifférence. On vénère en elle l'effort lourd de signification accompli par des hommes exceptionnels, ou bien on la méprise, n'y voyant que l'introspection obstinée et superflue de quelques rêveurs. On estime qu'elle concerne chacun et doit être simple et facile à comprendre, ou bien on la croit si difficile que l'étudier apparaît comme une entreprise désespérée. Et en fait, le domaine compris sous le nom de "philosophie" est assez vaste pour expliquer des estimations aussi contradictoires. […]
Dans l'Antiquité, définissant la philosophie d'après son objet, on a dit qu'elle était la connaissance des choses divines et humaines, ou de l'être en tant qu'être ; la définissant d'après son but, on a dit qu'elle était apprendre à mourir, ou qu'elle était la conquête, par la pensée, du bonheur, ou de la ressemblance divine ; la définissant enfin par ce qu'elle embrasse, on a dit qu'elle était le savoir de tout savoir, l'art de tous les arts, la science en général, qui ne se limite plus à tel ou tel domaine particulier. […]
Science et philosophie
Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultats apodictiques (1), un savoir qu'on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui s'imposent à tous ; la philosophie, malgré l'effort des millénaires, n'y a pas réussi. On ne saurait le contester : en philosophie, il n'y a pas d'unanimité établissant un savoir définitif. Dès qu'une connaissance s'impose à chacun pour des raisons apodictiques, elle devient aussitôt scientifique, elle cesse d'être philosophie et appartient à un domaine particulier du connaissable.
A l'opposé des sciences, la pensée philosophique ne paraît pas non plus progresser. Nous en savons plus, certes, qu'Hippocrate, mais nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C'est seulement son bagage scientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche philosophique, à peine l'avons-nous peut-être rattrapé.
Que, contrairement aux sciences, la philosophie sous toutes ses formes doive se passer du consensus unanime, voilà qui doit résider dans sa nature même. Ce que l'on cherche à conquérir en elle, ce n'est pas une certitude scientifique, la même pour tout entendement ; il s'agit d'un examen critique au succès duquel l'homme participe de tout son être. Les connaissances scientifiques concernent des objets particuliers et ne sont nullement nécessaires à chacun. En philosophie, il y va de la totalité de l'être, qui importe à l'homme comme tel ; il y va d'une vérité qui, là ou elle brille, atteint l'homme plus profondément que n'importe quel savoir scientifique.
L'élaboration d'une philosophie reste cependant lié aux sciences ; elle présuppose tout le progrès scientifique contemporain. Mais le sens de la philosophie a une autre origine : il surgit, avant toute science, là où des hommes s'éveillent. [...]
L'homme ne peut se passer de philosophie. Aussi est-elle présente, partout et toujours, répandue dans le public par les proverbes traditionnels, les formules de la sagesse courante, les opinions admises, comme également le langage des gens instruits, les conceptions politiques, et surtout, dès les premiers âges de l'histoire, par les mythes. On n'échappe pas à la philosophie. La seule question qui se pose est de savoir si elle est consciente ou non, bonne ou mauvaise, confuse ou claire. Quiconque la rejette affirme par là même une philosophie, sans en avoir conscience.
(1) nécessaires
Les questions, en philosophie, sont plus essentielles que les réponses
Qu'est-ce que cette philosophie, si universelle et qui se manifeste sous des formes si étranges ?Le mot grec "philosophe" (philosophos) est formé par opposition à sophos. Il désigne celui qui aime le savoir, par différence avec celui qui, possédant le savoir, se nomme savant. Ce sens persiste encore aujourd'hui : l'essence de la philosophie, c'est la recherche de la vérité, non sa possession, même si elle se trahit elle-même, comme il arrive souvent, jusqu'à dégénérer en dogmatisme (2), en un savoir mis en formules, définitif, complet, transmissible par l'enseignement. Faire de la philosophie, c'est être en route. Les questions, en philosophie, sont plus essentielles que les réponses, et chaque réponse devient une nouvelle question. […]
(2) toute doctrine professant la capacité de l'homme à atteindre la certitude absolue (opp. Scepticisme ou pyrrhonisme). Par extension, attitude consistant à affirmer les choses sans preuve ou examen critique.
L'origine de la philosophie
L'histoire de la philosophie a commencé sous la forme d'un effort de pensée méthodique il y a deux mille cinq cent ans ; sous la forme d'une pensée mythique, beaucoup plus tôt.
Mais un commencement, c'est autre chose qu'une origine : le commencement est historique et procure aux successeurs une quantité croissante de données fournies par le travail intellectuel déjà accompli. Tandis que l'origine, c'est la source d'où jaillit constamment l'impulsion à philosopher. [...]. Cet élément originel est multiple. L'étonnement engendre l'interrogation et la connaissance ; le doute au sujet de ce que l'on croit connaître engendre l'examen et la claire certitude ; le bouleversement de l'homme et le sentiment qu'il a d'être perdu l'amène à s'interroger sur lui-même. Précisons d'abord ces trois facteurs.
1°) [...]. S'étonner, c'est tendre à la connaissance. En m'étonnant, je prends conscience de mon ignorance. Je cherche à savoir, mais seulement pour savoir « et non pour contenter quelque exigence ordinaire ». Philosopher, c'est s'éveiller en échappant aux liens de la nécessité vitale. Cet éveil s'accomplit lorsque nous jetons un regard désintéressé sur les choses, le ciel et le monde, lorsque nous nous demandons : « qu'est-ce que tout cela ? D'où cela vient-il ? » Et l'on attend pas que les réponses à ces questions aient une quelconque utilité pratique, mais qu'elles soient elles-mêmes satisfaisantes.
2°) Un fois mon étonnement et mon émerveillement apaisés par la connaissance du réel, voici que surgit le doute. Les connaissances, il est vrai, s'accumulent, mais pour peu qu'on se livre à un examen critique, plus rien n'est certain. [...]Le doute devenu méthodique entraîne un examen critique de toute connaissance. D'où il découle que, sans doute radical, il n'est pas de philosophie véritable. Mais ce qui est décisif, c'est de voir comment et où le doute permet de conquérir le fondement d'une certitude.
3°) Quand je suis absorbé par la connaissance des objets dans le monde, parle déploiement du doute qui doit me conduire à la certitude, je m'occupe des choses, je ne pense pas à moi, à mes fins, à mon bonheur, à mon salut. [...] Cela change lorsque je prends conscience moi-même dans ma situation. [...] Considérons un peu quelle est notre condition à nous, hommes. Nous nous trouvons toujours dans des situations déterminées. Elles se modifient, des occasions se présentent. Quand on les manque, elles ne reviennent plus. Je peux travailler moi-même à changer une situation, mais il en est qui subsistent dans leur essence, même si leur apparence momentanée se modifie et si leur toute puissance se dissimule sous un voile : il me faut mourir, il me faut souffrir, il me faut lutter ; [...] Ces situations fondamentales qu'implique notre vie (...) nous ne pouvons pas les dépasser, nous ne pouvons pas les transformer. En prendre conscience, c'est atteindre, après l'étonnement et le doute, l'origine plus profonde de la philosophie. [...]




Karl Jaspers*, Introduction à la philosophie (Einführung in die Philosophie , 1950), trad. J. Hersch, Plon, 1951. (extraits)


*Philosophe allemand (Oldenburg, 1883 — Bâle, 1969). D'abord médecin-psychiatre (Manuel de psychopathologie générale, 1913), Karl Jaspers a enseigné à Heidelberg, puis, opposé au nazisme, il fut accueilli par l'université de Bâle.

Oscar et la dame rose

Avec Peggy Blue, on a beaucoup lu le Dictionnaire médical. C'est son livre préféré. Elle est passionnée par les maladies et elle se demande lesquelles elle pourra avoir plus tard. Moi, j'ai regardé les mots qui m'intéressaient : « Vie », « Mort », « Foi », « Dieu ». Tu me croiras si tu veux, ils n'y étaient pas ! Remarque, ça prouve déjà que ce ne sont pas des maladies, ni la vie, ni la mort, ni la foi,ni toi*. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Pourtant, dans un livre aussi sérieux, il devrait y avoir des réponses aux questions les plus sérieuses, non ?
- Mamie-Rose, j"ai l'impression que, dans le Dictionnaire médical il n'y a que des trucs particuliers, des problèmes qui peuvent arriver à tel ou tel bonhomme. Mais il n'y a pas les choses qui nous concement tous: la Vie, la Mort, la Foi, Dieu.
- Il faudrait peut-être prendre un Dictionnaire de philosophie, Oscar. Cependant, même si tu trouves bien les idées que tu cherches, tu risques d'être déçu aussi. Il propose plusieurs réponses très différentes pour chaque notion.
- Comment ça se fait ?
- Les questions les plus intéressantes restent des questions. Elles enveloppent un mystère. A chaque réponse, on doit joindre un « peut-être ». Il n'y a que les questions sans intérêt qui ont une réponse définitive.
- Vous voulez dire qu'à « Vie », à n'y a pas de solution ?
-Je veux dire qu'à « Vie », il y a plusieurs solutions, donc pas de solution.
- Moi, c'est ce que je pense, Mamie-Rose, il n'y a pas de solution à la vie sinon vivre.
Eric- Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose, 2002, Albin Michel, pp. 90-91.
* Oscar et la dame rose est un roman épistolaire : un ensemble de lettres adressées à Dieu par Oscar, un enfant de dix ans atteint d’un cancer ; lettres retrouvées par « Mamie Rose », la « dame rose » qui vient lui rendre visite à l’hôpital pour enfants.